Eté sur la route

L’art dans 
la City

Londres en été devient aussi un formidable musée en plein air. Promenade esthétique dans le quartier des affaires et dans ses marges, grâce à un petit bijou de guide édité par la Tate

C’est les vacances. Laissons là les spéculations post-Brexit sur l’avenir du Royaume-Uni en général et celui de la City en particulier. Et profitons au mieux de Londres par temps clément. Les années florissantes ont placé dans l’espace public de nombreuses œuvres d’art qui permettent de se promener comme dans un vaste musée à ciel ouvert, et le quartier de la finance est particulièrement riche. Nous l’avons investi à l’aide d’un joli petit guide vert trouvé à la librairie de la Tate Modern, plus incontournable que jamais. Depuis qu’il s’est agrandi, le 17 juin dernier, le musée a déjà accueilli largement plus d’un million de visiteurs. La Tate Modern a été une merveilleuse ambassadrice de l’art d’aujourd’hui depuis le début de ce millénaire. Elle en permet l’accès chaque année à des foules de visiteurs qui n’ont sans doute jamais vu d’expositions contemporaines auparavant parce qu’elle sait attiser les curiosités sans racolage. Ce guide poursuit la même ambition.

Courgettes géantes

Walks of Art propose une dizaine de balades d’une heure environ à travers la capitale. Il signale des œuvres d’art dans l’espace public mais pointe aussi les lieux d’exposition essentiels. Conçu comme un leporello cartonné enveloppé dans une pochette carrée, il est efficace, léger, d’une sobriété sans égale. Il faut juste sortir ses bésicles du sac parce que les lettres, et surtout les chiffres, sont parfois minuscules. Chaque promenade porte le nom d’un pigment, du Cadmium Yellow au Burnt Sienna en passant par le Rose Madder (garance en français) et le Moss Green. Nous avons donc choisi cette promenade «vert mousse», entre City et East End, ce qui implique quelques variétés bienvenues dans le paysage en quelques rues.

Le numéro 1 sur la carte signale en fait une manifestation, Sculpture in the City, qui pour la sixième année envahit le Square Mile, cet espace où les fondements de la ville croisent ses plus fameux gratte-ciel. Une petite vingtaine d’œuvres ont été installées fin juin et elles resteront jusqu’en mai prochain, c’est dire que l’événement n’est plus tout à fait éphémère. On peut donc par tous les temps admirer le profil épuré de Laura, une sculpture de Jaume Plensa, et, plus patauds mais si aimables, deux des 12 Sunrises (juillet et octobre), ces masques cousins des géants de l’île de Pâques signés en 2005 par Ugo Rondinone, un Axis Mundi de Jürgen Partenheimer, empilement de cubes de bronze teints dans des nuances d’outremer. Ou encore Florian et Kevin, deux courgettes énormes et rutilantes en bronze poli de Sarah Lucas. Pour les promeneurs zélés, un partenariat avec l’application Smartify permet de documenter chaque œuvre.

Pour une première pause, on ira s’asseoir au pied du «cornichon», ou plus officiellement du 30 St Mary Axe, gratte-ciel oblong conçu par l’architecte Norman Foster pour Swiss Re, devenu depuis son érection en 2003 une des icônes de Londres. Sur 20 bancs de pierre, l’artiste écossais Ian Hamilton Finlay a gravé là un long poème, qui est aussi un hommage aux sujets antiques du peintre du XVIIe siècle Nicolas Poussin, et notamment à ses «Bergers d’Arcadie». Culture et poésie pour accompagner les pauses sandwich des milliers d’employés du quartier?

La Vénus qui toise

Le parcours émeraude proposé par la Tate croise également une autre initiative, celle du Broadgate Centre, un quartier d’affaires né dans les années 80 et qui a développé sa propre politique d’art public avec notamment les conseils de Nicholas Serota, directeur de la Tate. On reste en famille. Cinq des 16 œuvres sélectionnées pour le projet depuis sa construction ont été retenues dans la promenade que nous suivons ici, mais on croisera aussi sur le chemin le Chromorama de David Batchelor, colonne multicolore qui pourrait être une cousine de l’Axis Mundi bleu de Jürgen Partenheimer, et Rush Hour, le groupe de passants en vêtements de pluie figés dans le bronze par George Segal. Et si l’on entre un instant dans le grand hall du 155 Bishopsgate, un centre de conférences, l’immense Venus de l’Américain Jim Dine, inspirée de la Vénus de Milo, comme surgie tout à la fois du mur et des temps antiques, vous regarde de toute sa hauteur.

La pièce incontournable de la collection du Broadgate Centre s’appelle Fulcrum, le pivot ou le point d’appui en français. Haute de 17 mètres, elle est composée de cinq feuilles d’acier Corten, ce métal à l’aspect de rouille cher à l’Américain Richard Serra. Cinq feuilles qui semblent bien prendre appui les unes sur les autres pour former une sorte de tipi géant. De quoi se retrouver à jouer aux Indiens comme dans l’enfance en observant le morceau de ciel qui se découpe au sommet quand on se glisse dans la sculpture. A tester absolument, au coin du Broadgate Circle, où les food trucks complètent une incroyable variété de bars et de restaurants.

Pub artistique

Trois figures de bronze très vivantes peuplent encore ce quartier où se sont forgés et se forgent encore dans la plus parfaite abstraction tant des ressorts de l’économie mondiale: un lièvre de Barry Flanagan (son nom complet décrit exactement l’objet: «Lièvre sautant sur un croissant et une cloche»), qui semble s’échapper d’une banque, l’énorme Broadgate Venus de Fernando Botero, soit cinq tonnes de pose lascive et désinvolte dans Exchange Square, et ce duo de Jacques Lipchitz, sans doute influencé par les décompositions du mouvement à la Muybridge, où Pegase, le cheval ailé, et son dresseur Bellérophon se confondent.

On termine la balade en passant de l’autre côté de Liverpool Street Station, dans l’East End, près de l’Old Spitalfields Market, qui vaut une visite à lui seul, où l’on peut tout acheter et tout manger. Dans ce quartier plus varié, plus habité, on aura le choix entre plusieurs pubs mythiques pour se remettre de la marche. Mais puisqu’on se la joue arty, on préférera au Ten Bells de Jack l’éventreur The Golden Heart, tout à fait agréable et décontracté, même si la plupart des stars de l’art contemporain anglais sont venues ici y descendre quelques «real ales», au point que Sandra Esqulant, la patronne, a figuré en 2002 à la 80e place du Power 100 d’ArtReview. Sur la vitrine, un cœur rose en néon éclaire la rue. C’est en fait le numéro 9 de notre Emerald Walk. Esqulant 25 a en effet été offert en 2004 par Tracey Emin pour fêter les 25 ans de mariage des tenanciers.

Publicité