Société

L'artiste Weiwei en fait-il trop? 

Le dissident chinois, très sensible à la cause des migrants, s’est mis en scène dans une photographie qui rappelle celle du petit Aylan. «Obscène» pour les uns, «puissant» pour les autres

Efficace ou obscène? La photo en noir et blanc qui met en scène le plus célèbre des artistes chinois, Ai Weiwei, yeux fermés, visage au sol et le corps échoué sur une plage de galets, soulève une nouvelle polémique sur les réseaux sociaux depuis ce week-end. Parce que ce cliché en rappelle un autre, celui du petit Aylan Kurdi, réfugié syrien, retrouvé mort sur une plage turque, en septembre dernier.

Si une partie des internautes saluent une oeuvre «puissante» et «pertinente», l'autre partie juge cette «imitation» ridicule et de mauvais goût. Certains parlent de récupération, de coup de pub, de marchandisation de l'horreur. Une minorité ne sait pas quoi en penser, à l'instar de cet internaute qui s'interroge: «Est-ce qu'on a besoin de plus que la photo originelle?» qui, on s'en souvient, avait bouleversé la planète. En quelques jours, elle est devenue le symbole de la tragédie des réfugiés. Y toucher, ou même la relativiser, avait valeur de blasphème. Ceux qui s'y sont essayés, - plusieurs dessinateurs, dont ceux de Charlie Hebdo- ont été voués aux gémonies. 

Pourquoi une telle sacralisation? Un internaute parle d'«image parfaite», qui se suffit à elle-même, qui dit tout avec le minimum. Pourtant, si elle fixe à jamais un moment d'émotion universelle - un enfant mort et abandonné en raison des guerres menées par les adultes - elle ne dit rien sur la séquence qui précède le drame (l'exode de millions de réfugiés sur les barques aléatoires payées à prix d'or à des passeurs sans scrupules) et rien non plus sur ce qui viendra après, si on a la chance de survivre: l'arrivée chaotique dans une Europe de plus en plus méfiante et qui ne sait plus faire face.  

Créer un memorial 2.0

Opportuniste Weiwei? Il serait malhonnête de mettre en doute sa bonne foi. Depuis le début janvier, l'artiste dissident s'est installé sur l'île de Lesbos pour rendre compte au quotidien de la vie des hommes, des femmes et des enfants qui tentent de rejoindre l'Europe. Son compte Instragram, devenue une véritable machine de guerre, poste tous les jours des photos de ces migrants épuisés. Son projet est de créer un memorial 2.0, avec les hashtags #refugees et #safepassage. Autre signe de son engagement: le militant de la liberté d'expression a annulé deux expositions à Copenhague, après que le Danemark a voté une loi autorisant le gouvernement à saisir tous les objets des migrants d'une valeur supérieure à 1300 euros.

Pourtant, le malaise existe face à cette reconstitution morbide, réalisée pour le magazine India TodayDans son blog abrité par Libération, David Carzon se demande pourquoi «reconstituer une scène alors que tant d'autres existent en vrai?». Le journaliste rappelle que dans la nuit du vendredi à samedi, une embarcation de fortune tentant de rejoindre les côtes turques chavirait en mer Egée, faisant 37 victimes. Et que deux jours plus tard, 24 personnes, dont dix enfants, mourraient noyés en faisant le même trajet. Les images de ces deux naufrages existent. Un photographe était sur place, Ozan Köse, et son making of a été publié par l'AFP, lundi, dans une indifférence polie.

Sur sa page Facebook, l'essayiste Raphäel Glusckmann, fils d'André, a posté une image d'Ozan Köse, celle d'un enfant, un bonnet sur le visage, sa lolette pas loin, lui aussi retrouvé mort sur la plage. «Il y a cinq mois, une photo comme celle-ci ébranla l'Europe. Aujourd'hui, rien. Nous nous sommes habitués à l'horreur», écrit-il. A l'horreur, peut-être, mais pas à l'indignation, le carburant des réseaux sociaux. C'est ce qu'a très bien compris Weiwei, dont l'oeuvre a été plus commentée que les funestes naufrages du week-end. 

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