Helga et Rolf Gaehler, retraités de 43 ans, étaient partis vivre dans la colonie helvétique de Rosaleda, au fin fond du Paraguay, en rêvant d'une vie meilleure. Mais l'idéalisme ne choisit pas ses voisins. A 20 kilomètres de ce village composé d'une soixantaine de Suisses alémaniques et situé en pleine forêt, dans la région sauvage du Chaco, vivait un autre Suisse, violent. Et il y a deux semaines, cet Alémanique de 36 ans, originaire de Soleure, a froidement assassiné le couple avec un fusil de chasse (lire Le Temps du 6 juillet 1999). A l'époque du crime, les habitants l'avaient soupçonné et avaient orienté la police sur sa piste. Arrêté avec trois autres personnes, il vient finalement de passer aux aveux. Acculé par les faits, sans alibi, dénoncé par un des employés de sa ferme, il a fini par reconnaître être l'auteur de ce double crime.

Le lundi 28 juin, il s'est rendu seul à Rosaleda à moto et s'est introduit chez ses futures victimes, qu'il connaissait. Ils les a abattues à bout portant avant de laisser le fusil sur place. Puis il est rentré chez lui. Tout le monde avait entendu les détonations, mais personne n'y avait prêté attention. Dans la région, les gens tirent fréquemment pour éloigner les oiseaux. Ce n'est que plus tard dans l'après-midi que l'ex-belle-fille du couple, Rosana, Paraguayenne, avait découvert les corps et avait donné l'alerte. On avait d'abord cru à un crime crapuleux. Mais rien n'avait été volé.

De plus, les Gaehler étaient plutôt pauvres comme tous les habitants de cette colonie. Car ici, les conditions de vie sont difficiles. Fondé il y a cinq ans, le village n'a ni l'eau courante ni l'électricité. Les familles bernoises, lucernoises et saint-galloises, attirées par le bas prix de la terre, tentent maintenant de s'en sortir, le mieux possible. «C'est un long chemin. Il faut s'adapter au Paraguay… ce n'est pas évident, mais nous sommes venus pour cela», précise Pedro Sacchi joint par téléphone à Rosaleda mercredi.

L'affaire est donc officiellement close, mais malgré les aveux, le mobile du crime reste encore obscur. Selon les habitants, l'assassin avait proféré à plusieurs reprises des menaces dans le passé, car le chien des victimes mangeait ses chèvres. Rosana rappelle que l'accusé «avait été expulsé plusieurs fois de la colonie car il perturbait la vie du village. Il se croyait chez lui. Nous lui avons interdit de revenir quelque temps avant le crime. C'est peut-être pour cela, par rancœur, qu'il a tué les Gaehler. C'est un psychopathe.»

Les autorités consulaires ont entrepris en Suisse des démarches pour connaître le passé du criminel. Il est probable, selon le consul Hans Rudolf Dellembach qu'il «ait un casier judiciaire. Car il ne s'était jamais inscrit sur nos registres. Il avait peut-être des raisons de se cacher.» Le Paraguay pâtit d'une sombre réputation: il abriterait un grand nombre de bandits car il ne pratique pas l'extradition. De plus, pour un homme en cavale, le Chaco, région très peu peuplée, est idéal pour se cacher.

L'accusé a d'ailleurs confessé un troisième crime. Il a assassiné un Paraguayen il y a un an. Il avait brûlé son corps dans un four à charbon. Des ossements ont été retrouvés. A l'époque l'affaire n'avait pas été éclaircie et l'homme avait été porté disparu. Cette révélation laisse penser que l'assassin souffre de troubles mentaux. «Nous avons demandé également son dossier psychiatrique, poursuit le consul. Car dans ce cas, il faut que la justice paraguayenne puisse trancher en connaissance de cause.» Pour l'instant, les autorités locales ont décidé de transférer le prévenu dans une prison à Asunción. Car le petit commissariat de Filadelfia dans la province du Chaco, où il est actuellement retenu, n'est pas préparé pour garder un criminel.

L'affaire a déjà provoqué un grand remous et les autorités locales se sont démenées pour tirer les choses au clair. Le commissaire Hector Alvarez chargé de l'enquête «est fier d'avoir pu résoudre au plus vite cette sombre histoire». Il paraît surtout soulagé de constater qu'il s'agit d'une affaire «de Suisses».

Si les Paraguayens sortent «blanchis», les habitants de la colonie se sentent par contre meurtris. Pendant plusieurs jours, la presse a braqué son attention sur eux, à la recherche du moindre indice, remuant la boue et l'image du village a été «abîmée, ternie, faussée», selon un de ses membres.

Trois personnes de la colonie ont été retenues au commissariat pendant huit jours, dont l'ex-belle-fille des Gaehler, Rosana. Mariée avec un de leurs fils, Stéphane, elle avait quelque temps plus tôt abandonné le domicile conjugal pour aller vivre avec un autre Suisse, Hans Peter Lötscher, propriétaire de l'hôtel. Elle a donc fait figure de suspecte tout comme son frère et son nouveau compagnon. D'autant plus que le fusil retrouvé sur les lieux du crime lui appartenait. Ils ont été finalement tous trois été relâchés.

Mercredi matin, tout semblait rentré dans l'ordre à Rosaleda et le seul souhait des habitants était de replonger dans l'anonymat. Ce double meurtre sans motif, commis par un Suisse, est comme un cauchemar qu'ils veulent s'empresser d'oublier, pour pouvoir croire à nouveau au rêve qui les a conduits au Paraguay.