Le plastique, c'est chic, le latex, c'est sexe. Oui, certes, sans doute. Mais pas seulement. Parce que le latex, à l'origine réservé aux soirées particulières, n'a pas attendu la mort tragique du banquier genevois Edouard Stern, retrouvé dans une combinaison de ce type, la semaine dernière, pour sortir du bois. «C'est vrai, toujours plus de personnes s'aventurent dans le latex», confirme Nicolas, de la boutique spécialisée genevoise Mea Culpa. «Les gens sont devenus curieux. Ils aperçoivent des photos en couverture des revues spécialisées

voire dans les magazines de mode. Comme ils sont de plus en plus libérés, ils veulent essayer.» De même que les cassettes X circulent aujourd'hui plus librement qu'hier. Ou que les home vidéo, désormais, ne se tournent plus seulement devant le sapin de Noël. Les fabricants ont bien compris que le grand public aime flirter avec les tabous. Au rayon latex, ils proposent de petits vêtements, des dessous, des pièces d'habit dont la coupe se rapproche de celle des vêtements classiques, mais encore draps ou taies d'oreiller en latex. Ce qui n'empêche pas les mordus de rivaliser d'extravagances: «A Zurich, les soirées latex font fureur. Certains peuvent mettre jusqu'à 3000 francs pour avoir la tenue la plus extravagante. On voit aussi de plus en plus de couleurs, alors que le noir est longtemps resté dominant.»

Mais les véritables amateurs, ce sont les fétichistes. Ceux qui font une fixation sexuelle sur le latex se surnomment les «rubberists» (de rubber, caoutchouc). Un univers à part, avec ses sites et ses magazines spécialisés comme Second Skin. Sado-maso ou pas sado-maso? Acteur ou simplement voyeur? Cela dépend.

Et pourquoi le latex? D'abord, à cause de son aspect «un peu luisant, presque obscène», à en croire un fan sur son site internet. Surtout, «le fétichisme du latex est tactile», comme souligne Brenda B. Love dans le Dictionnaire des fantasmes et perversions. D'où les combinaisons intégrales, comme celle dans laquelle le financier genevois a été retrouvé, et qui restent «plutôt réservées aux initiés», au dire de Nicolas. Selon des initiés, cette combi fine et souple, souvent associée à une cagoule, donne l'impression d'avoir enfilé une seconde peau – chaleur et transpiration garanties. En compressant le corps, elle coupe également les sens, plongeant son locataire dans un cocon. D'où le fait que le bondage – ou ligotage – soit parfois prisé des rubberists. «Mais la sensation la plus forte reste celle de seconde peau», souligne encore Nicolas.

Etre amateur de latex n'est pas de tout repos: le caoutchouc issu de la sève de l'hévéa s'abîme à la moindre éraflure. Ongles longs, bijoux, produits chimiques, températures trop élevées ou trop basses sont proscrits. Sans parler de l'enfilage du costume: le talc est le bienvenu, qui permet aussi de ne pas s'offrir une épilation involontaire… Le costume doit être parfaitement taillé, pour ne pas trop comprimer la personne. «Surtout que l'on respire aussi par la peau, qui est ici très serrée. C'est pour cela que beaucoup de combis ont le dos nus», précise un spécialiste.

Tout cela, l'actrice Michelle Pfeiffer a bien dû l'apprendre sur le tournage de Batman, le défi. Au bord de l'évanouissement après chaque prise, elle a esquinté une soixantaine de costumes façon latex, à 1000 dollars pièce. Un bon investissement si l'on songe que sa prestation en Catwoman a marqué les rétines. Son «catsuit» enduit pour un rendu brillant suggérait si bien ses courbes que le personnage est aujourd'hui ancré dans l'imaginaire collectif. Dans le sillage du réalisateur Tim Burton, d'autres films aux ambiances gothico-futuristes ont surfé sur cette mode fétichiste. Matrix ou Underworld ont mis en scène des héroïnes moulées de noir, fortes et rebelles. Alors qu'en France, en 1996, Olivier Assayas a revêtu la comédienne Maggie Cheung d'une combi à cagoule pour Irma Vep.

Avant Michelle Catwoman, toutes sortes de matières fétiches avaient déjà fait des incursions dans le grand public. L'exemple populaire le plus marquant restant la série culte Chapeau melon et bottes de cuir où Diana Rigg enfilait déjà des tenues moulantes, d'ailleurs créées par le fétichiste John Sutcliffe. Bientôt, l'univers BDSM (terme générique regroupant le bondage, la domination et la soumission ainsi que le SM) a vite inspiré des gens de mode comme le photographe Helmut Newton ou le créateur Thierry Mugler auxquels même les magazines féminins les plus prudes ont fini par consacrer des pages. Leurs mises en scène, par la photo ou le défilé, de créatures sexy, sculpturales et dominatrices, vêtues de matières prisées des fétichistes, ont ouvert la voie à ce que l'on appellera, dans les années 90, le porno-chic. Sans oublier l'influence d'une Madonna, harnachée en tenue SM dans son livre SEX.

C'est durant cette période en mal de nouvelles sensations que le latex sort des alcôves et des donjons. En 1991, Robin Archer, diplômé de la Central Saint Martin's School de Londres, ouvre la boutique House of Harlot, avec la volonté d'insuffler un nouveau souffle dans la mode fétichiste. D'abord réservées à une clientèle privée de puristes, ses créations en latex plus souple et plus coloré, attirent des clients de la pop ou de la haute couture. Jean-Paul Gaultier et John Galliano font défiler gants, jupes et tops tube en latex sur leurs podiums. Les accessoires sont utilisés dans des clips par Victoria Beckham ou encore Sophie Ellis-Bextor, photographiés dans Vogue ou W. Plus récemment, les créateurs Genevieve Gaelyn et Atom Cianfarani ont détourné le latex du fétichisme pour insister sur le côté écologique: leur label Gaelyn et Cianfarani, qui propose des robes fluides et des tops sexy faits en latex et en pneu recyclé, fait fureur à New York.

La mode est une grande machine à recycler – et banaliser – des tenues jugées scandaleuses. Ainsi, d'autres accessoires au départ très connotés sexuellement ont fini par avoir l'air ordinaire. C'est le cas des colliers en cuir cloutés, réservés il y a encore vingt ans aux sados-masos et que la moindre des adolescentes, aujourd'hui, porte sans complexe. Le latex deviendra-t-il aussi populaire? Pas sûr. Même s'il se démocratise, son prix, sa fragilité et son côté encore sulfureux l'en empêchent. Sans parler des allergies dont le nombre irait grandissant. Chez les gens très sensibles, le port prolongé d'un simple slip de latex peut aller jusqu'au choc anaphylactique.