Elle tient plus de 10 millions d’oreilles au bout de son micro et sera à Genève le 25 novembre, dans le cadre du festival Les Créatives. Ancienne rédactrice en chef adjointe du magazine Elle, ex-chroniqueuse au Grand Journal, créatrice du podcast féministe à succès La Poudre et de la maison de production Nouvelles Ecoutes, Lauren Bastide vient d’ajouter la casquette d’autrice à sa liste en publiant, en septembre dernier, un essai intitulé Présentes.

Très documenté, l’ouvrage réunit les apports de multiples chercheuses, artistes et militantes qui ont défilé derrière le micro de la journaliste française durant une série de conférences qu’elle animait au Carreau du Temple, un espace culturel parisien. Extirpant la «moelle» de leurs discussions, l’enrichissant de nombreuses références au sujet des discriminations liées au genre, à la race, à la religion, au handicap, Lauren Bastide a érigé un véritable manifeste qui donne les clés pour comprendre l’absence des femmes et de leur parole dans l’espace public, et enjoint d'en combattre les causes. Le Temps revient à ses côtés sur cette problématique encore aggravée par la pandémie, alors qu’elle s’apprête à publier un second volume qui compilera les entretiens enregistrés dans La Poudre.

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«Le Temps»: Vous avez créé l’un des podcasts les plus connus de la francophonie. «Présentes» en est-il un prolongement ou est-ce une démarche distincte?

Lauren Bastide: C’est une démarche indépendante, il prolonge le cycle de conférences au Carreau du Temple où s’exprimaient des chercheuses et militantes qui venaient moins parler de leur vécu intime que de leur analyse de l’invisibilisation des femmes dans l’espace public. Ces conférences n’étaient pas relayées dans le podcast, mais évidemment que la démarche est dans sa continuité, car elle relève de la même obsession de mettre en avant des paroles de personnes «silenciées» et de valoriser le plus possible le travail des féministes.

Comme d’autres – Rokhaya Diallo ou Alice Coffin, par exemple –, vous revendiquez une forme de militantisme. Que répondez-vous à ceux et celles qui estiment que ce n’est pas la mission d’une journaliste?

Quand j’écris que j’ai voulu «un livre engagé et radical», il faut lire la suite: «J’ai aussi voulu écrire un livre accessible et convaincant.» Je voulais qu’il soit aligné avec mes valeurs, ce que je veux défendre, tout en ayant à cœur l’objectif d’informer, de convaincre et de montrer que le féminisme n’est pas une lutte basée sur des ressentis ou des émotions. Il se base sur des faits, des chiffres, des données. Je fais mon travail journalistique avec rigueur, tout est sourcé, rien n’est écrit qui ne soit démontré par des faits.

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L’idée que le journalisme doit être exercé de manière neutre est un vœu pieux: toute personne s’exprime d’un certain point de vue. En m’appuyant sur les travaux de Sandra Harding [philosophe féministe américaine], je rappelle dans le livre que la seule objectivité véritable est celle d’admettre l’endroit d’où l’on parle. Il était important de poser cette donnée dès le départ pour rappeler, justement, d’où je parle: je suis une personne engagée dans la lutte contre le sexisme dans la société.

Le féminisme n’est pas une lutte basée sur des ressentis ou des émotions. Il se base sur des faits, des chiffres, des données

Lauren Bastide

Trois ans après le début de votre podcast, un «espace alternatif» pour faire entendre les voix des femmes, votre livre dresse un constat peu réjouissant quant à la progression de cette parole dans l’espace public, notamment médiatique. Les médias traditionnels sont-ils encore à la traîne?

Oui, malheureusement. Encore une fois, ce n’est pas un ressenti, cela ressort des chiffres qu’on observe. Les plus récents émanent du CSA [Conseil supérieur de l’audiovisuel en France], et une récente enquête parlementaire – le rapport Calvez – constate la présence d’un plafond de verre qui fait stagner à 30% la présence des expertes parmi les experts durant la pandémie, une sous-représentation des femmes politiques à la télé ou la radio. On s’est retrouvés avec presque 100% d’hommes blancs sur les plateaux, renforçant l’idée que l’expertise est masculine et blanche. C’est cela qu’il faut combattre. Plus généralement, il y a des prises de conscience qui ont eu lieu, je vois des rédactions qui font des efforts, mais ce n’est pas parce qu’on trouve trois contre-exemples que les choses ont vraiment changé.

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Dans «Présentes», vous citez internet comme un espace ayant permis de nombreuses prises de parole dont #MeToo, mais aussi comme un bastion masculin que les femmes doivent apprivoiser, voire déserter. Où se déroulera, alors, la reconquête du «je» par celles et ceux qu’on n’entend pas?

Internet a été essentiel pour nos luttes mais reste un endroit où l’on est exposé-e-s à beaucoup de violence, et où l’on produit souvent un travail gratuit. Donc je veux que la suite se joue dans le réel. J’ai vraiment à cœur que ces militant-e-s qui ont émergé en ligne puissent concrétiser leur engagement, leur savoir, leurs valeurs, en dirigeant des maisons d’édition, en assurant la programmation d’émissions de télé, en devenant conseiller-ères dans des instances gouvernementales ou institutionnelles, enseignant-es à l’université!

Tout cet apport-là reste trop circonscrit à internet. Mais je crois que cela commence à bouger: la plupart des journalistes qui m’ont interviewée m’appellent parce qu’elles me rejoignent dans mes convictions. Cela montre que les féministes sont de plus en plus présentes dans ces lieux-là. S’il n’y avait pas eu une jeune éditrice féministe aux Editions Allary, mon livre n’aurait pas vu le jour. C’est très important d’accéder à ces endroits où sont produits le savoir, l’information, la culture.

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Justement, pour rendre les femmes «présentes» là où elles ne le sont pas, vous remettez sur la table l’idée polémique des quotas, autant pour les femmes que pour les personnes racisées ou handicapées. Pourquoi en a-t-on besoin, en 2020?

Parce que les choses ne bougent pas seules. Il faut se défaire de l’idée que la société progresse, que les choses se font doucement. Des chiffres le démontrent. En France, la loi sur la parité, qui a été accouchée dans la douleur il y a une vingtaine d’années, a véritablement changé le visage du parlement. Les partis ont longtemps préféré payer des amendes, mais, petit à petit, des femmes ont osé se présenter aux élections et aujourd’hui nous avons atteint la parité. En revanche, la loi ne concernait pas les communes de moins de 3500 habitants et on sait qu’aujourd’hui, il y a 84% de maires hommes. Sur une même période, on constate donc qu’avec loi, contrainte, objectif chiffré, ça bouge, et de l’autre côté, rien ne change. Cet exemple est criant.

J’aimerais un monde sans quotas, ils doivent être transitoires. Mais si ça se passe bien, on n'en aura plus besoin. Pourquoi? Parce que mettre en avant des noms de personnes femmes, racisées, queers, handicapées qui accéderaient à des lieux de pouvoir autorisera l’identification. L’une des premières barrières à la présence de ces personnes dans ces lieux, c’est qu’elles ne s’imaginent pas y être.

Au départ, vous vouliez offrir des pistes de «solutions». Et puis… non, car on les a déjà mais elles ne suffisent pas. Alors, vous prônez un retour à la manifestation. Est-ce un passage obligé?

Je crois qu’on dialoguera quand on sera vraiment sur un pied d’égalité. Il y a besoin, à un moment donné, d’une sorte de rattrapage. Les dominant-e-s doivent s’arrêter de parler deux secondes et écouter les récits des personnes discriminées pour qu’ensuite on puisse ouvrir ce dialogue. Ce n’est pas provocateur ou violent quand je dis ça. Je suis convaincue qu’écouter quelqu’un dont le vécu est différent du sien, c’est déjà résoudre une partie du problème. Une fois que l’équilibre est rétabli, qu’on comprend les enjeux en face, on pourra dialoguer. Mais avant, il faut pouvoir exprimer nos vécus, c’est pour ça que le militantisme et, notamment, la manifestation sont importants. Quand les femmes sortent manifester, c’est une façon de crier plus fort et d’imposer ces récits dans l’espace public.

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Vous donnez finalement des recommandations, évoquez l’importance de la sororité. Comment cultiver la bienveillance et l’entraide dans une société où les femmes sont encore amenées à se comparer, voire se comporter en concurrentes?

Notre société ne favorise pas cela, et symboliquement, ce qu’on vit en ce moment – être invité à rester chez soi et à se couper des autres – relègue la collectivité et la bienveillance au rang de non essentielles. Comment faire pour les cultiver? Je pense qu’un bon début, c’est l’écoute. C’est comme ça que j’ai grandi, en écoutant les autres, en leur aménageant un espace d’expression.

On voit de plus en plus de cercles de parole non mixtes, des espaces sûrs où l’on peut s’exprimer en sachant qu’on le fait dans un cadre où les autres vont nous soutenir, nous croire, ne pas nous juger, nous laisser formuler les choses à notre façon. Même si ça passe par des règles qui peuvent paraître superficielles. J’ai participé à une retraite féministe cet été, avec des règles établies: on n’interrompt pas, on n’est pas là pour conseiller mais pour écouter, on ne parle que si on veut. Quand c’est posé, on parle sans peur. Je rêve d’une société qui ressemblerait à ce cercle de parole bienveillant.

Ce livre, ce n’est pas seulement la parole des autres, c’est aussi votre propre parcours de déconstruction. Qu’aimeriez-vous dire à cette «journaliste modèle» d’autrefois, qui fut rédactrice en chef d’un magazine féminin, heureuse d’entendre qu’elle avait «le profil parfait» pour son poste à l’entretien d’embauche?

«Si tu savais ce qui t’attend, t’es pas prête!» (Rire.) Je pense que je ne lui donnerais pas trop de conseils car je crois que les chemins se font comme ils se font. Il faut du temps pour grandir, comprendre, apprendre. Je referais les choses de la même manière.


«Présentes», Lauren Bastide, Ed. Allary.

Mercredi 25 novembre: discussion entre Lauren Bastide et Judith Butler à 17h en live sur Facebook, dans le cadre du festival Les Créatives