Bains des Pâquis, un samedi matin. Ciel bleu et petite bise. Les nageurs d’hiver, femmes et hommes (des enfants aussi) glissent en silence, avec les cygnes. Le lac est à 2°C, nous dit-on. Lui-même a déjà vécu cette expérience givrante mais revigorante. «C’est fou ce qu’on se sent bien ensuite, comme neuf», dit-il. Légèreté de l’être, en flottaison.

Laurent Guiraud est un habitué des lieux. Pour les apéros avec les ami(e)s, les pieds et les rires dans l’eau. Mais avant tout en promeneur solitaire, à l’aube et au crépuscule, lorsque les couleurs sont furtives et peignent étrangement la ville. Saisir cet instant-là, le jeu d’ombres et de lumières des arbres et des façades, le mouvement ou l’inertie du passant rare en ces heures. Une photo par jour, avec son Leica. Qu’il poste sur Instagram.

Trois cents personnes en moyenne «likent» et surtout commentent. C’est souvent un brin poétique, et elles disent merci pour le ravissement. Laurent Guiraud appelle cela son carnet de bord. Aucune autre ambition que de ranger ses images dans ce nuage social qui stocke les souvenirs d’aujourd’hui. On lui suggère de faire un livre. Une moue. Pas son truc. Il réfléchit: «Pourquoi pas, mais alors collectif.»

Un fond de modestie 

Bizarre: il marche seul mais publierait en équipe? Un fond de modestie sans doute. Qui remonterait à l’enfance, à Sète chez Brassens où il est né puis à Ferney chez Voltaire où il a grandi. Père au CERN, mère enseignante. Lycée international, bac philo et lettres. Mais bien avant, il y eut cet oncle qui possédait un réflex. Il trouve cet objet très élégant. Il a 13 ans et fait des économies. Achète un Praktica manuel pour apprendre la technique, la vitesse, travailler l’ouverture du diaphragme, la profondeur de champ. 

«C’était ma mémoire quotidienne. L’idée n’était pas d’en faire un art mais simplement de se souvenir des autres, ma famille par exemple. Et la photographie était déjà le prétexte à la balade, aux rencontres. Je visitais le monde, au bout de la rue.» Dès 14 ans, il vénère la presse locale, les faits divers. Le captivent moins les grands reportages d’autres porteurs de Leica comme Capa, Cartier-Bresson, Koudelka, Burri ou Depardon. 

Car il se passe des choses et des gens autour de lui. C’est ce qu’a ressenti en 1994 à l’école de Vevey sa prof Cathy Karatchian, qui a photographié (entre autres) les enfants des égouts de Bucarest. Elle a été touchée par ce regard de proximité. Il raconte: «Vevey fut mon oxygène, quatre années d’apprentissage, nous étions 14 en classe, l’ambiance était belle. Nous étions logés dans un ancien couvent avec d’autres étudiants, des artistes, il y avait une belle émulation. Je remercie mes parents parce qu’ils m’ont complètement soutenu dans ce choix professionnel risqué.»

Il se fait embaucher à la Tribune de Genève en septembre 2001 (il y est encore) et continue à se passionner pour ce qu’il nomme le micro-local. «Partir sur le bitume», résume-t-il. Certes il y eut des reportages en Bosnie-Herzégovine, à Haïti, et d’autres ailleurs. Certes il y eut le G8 en juin 2003 et les émeutes dans les Rues-Basses, «quatre jours sans dormir, en surexcitation totale et le sentiment de danger permanent». Mais il y a avant tout ces jours ordinaires. Il monte sur sa bicyclette, s’en va couvrir «l’actu genevoise».

Laurent Guiraud dit que le métier de photographe ouvre des portes sur les autres. Une question d’attention, de curiosité aussi. Cette vieille femme par exemple en train de planter des roses trémières plaine de Plainpalais. «La jardinière de la rue», sourit Laurent. Il l’a photographiée et puis ils sont allés tous deux prendre le thé. Jojo aussi, 84 ans, «la Dame des Bains», assise chaque jour sur un banc face au lac «où elle regarde la vie». Il va parfois manger une entrecôte chez elle.

La danseuse et les mouettes

Son compte Instagram est une galerie d’instantanés, choses infimes qu’on oublierait si elles n’étaient pas ainsi consignées. Exemple: une danseuse, frêle, cambrée, si belle, qui fait des pointes sur un quai du Rhône, répétition en temps de covid. Aussi cette image en transparence, l’envol effréné des mouettes perçu depuis l’entrée du parking souterrain du lac. Et puis la branche dépouillée d’un arbre qui reflète sur un mur une ombre sinueuse comme des veinules sur la tempe d’un vieillard. Et encore les trois petits nuages, reflets dans le skatepark de Plainpalais après l’ondée. Enfin le monde du dessus et du dessous: un tram qui déverse ses passagers masqués et plus haut ces mannequins de cire figés derrière les verrières.

Parler de la pandémie, celle de la première vague qui a chamboulé la vie et changé la ville. «J’ai vu le pont du Mont-Blanc vide un mardi à 15h. Je me suis positionné au milieu de la chaussée, mon vélo à mes côtés sur sa béquille, et j’ai photographié en prenant tout mon temps.» Il se souvient aussi de ces parcs sans promeneurs ni joggeurs, les aires des jeux d’enfants ceints de rubans rouges «comme des scènes de crime». Une photo simple mais celle de notre histoire, en ces temps épidémiques.


Profil

1969 Naissance à Sète.

1990 Ecole de photographie de Vevey.

2001 Entre à la «Tribune de Genève».

2016 Première photo postée sur Instagram.


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