nocturne

Lausanne, 
capitale érotique

La capitale vaudoise abrite des lieux uniques, tout entiers dévolus aux plaisirs de la chair. Notre reportage, quatrième volet de notre série du week-end sur l'érotisme en Suisse

Obscurs objets des désirs. Ce week-end, Le Temps propose une petite série d’articles dédiés à l’érotisme en Suisse, sous ses diverses facettes. Voici le quatrième épisode de notre exploration.

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La ville protestante jouirait-elle d’une topographie particulière, avec ses collines à la rotondité sensuelle? Les Lausannoises, en les gravissant, sculpteraient leurs jambes, qu’elles auraient les plus jolies du monde, selon Jean-Luc Godard. Bien sûr, Genève possède le quartier des Pâquis, des saunas, des clubs et des salons de massages… Mais à Lausanne, le sexe est plus démocratique.

Lieux dévolus à une sexualité non tarifée

Nous ne parlons pas de prostitution, mais de lieux dévolus à une sexualité non tarifée. Glauque, joyeux, ou raffiné, l’érotisme peut y prendre toutes les couleurs. Ainsi, la ville compte un des plus grands cinémas X du monde encore en activité, le Moderne. Mais aussi le club Trafick, qui mêle dans ses soirées, fait rare, clientèle hétéro, homo et bi. On ne trouve pas d’équivalent à Genève ou Zurich. Enfin, la fondation Finale, mémoire de l’érotisme sous toutes ses formes, est unique sur le continent.

Lausanne serait-elle, en plus d’être une capitale olympique, une capitale érotique? Ce serait un beau pied de nez à l’influence si pesante du célèbre docteur Tissot, Lausannois illustre du XVIIIe siècle, qui terrorisa toute l’Europe en prétendant que les plaisirs solitaires faisaient dépérir et rendaient sourds.


Le temple du cinéma X

Depuis trente ans, le Moderne, salle historique de la ville, est dévolue à la pornographie sur grand écran.

En ce début de soirée, un homme en tenue d’ouvrier sort du Moderne, l’air satisfait, et remonte sa braguette. Peu après, à la nuit, l’enseigne du cinéma s’illumine: une couronne à trois pointes.

Le numéro 2 de l’avenue William-Fraisse est bien connu des Lausannois, même si beaucoup n’ont jamais osé y mettre les pieds. Les riverains détournent pudiquement les yeux de la belle façade classée de 1921. A sa création, le Modern Cinema, sans «e», était dévolu aux avant-gardes du cinéma français. Puis, des succès comme La Grande Illusion ou Pépé le Moko, tous deux avec Jean Gabin, ont été projetés sur son écran. Aujourd’hui, la programmation a radicalement changé. En ce joli mois de mai, on peut y découvrir Milf, Private Fantasies, une ode aux «mères de famille sexuellement attirantes», ou encore Campus News, l’histoire de jeunes étudiantes qui fêtent, avec beaucoup d’imagination, la réussite de leurs examens.

Un type de salle qui disparaît

Alors que Paris ne compte plus qu’un seul cinéma X, le Beverley (plus modeste que le Moderne) et que ce type de salles a tendance à disparaître des capitales européennes, le «Moderne» survit. Une anomalie, à l’époque d’Internet et de la pornographie en accès illimité. Qui sont ces «cinéphiles» qui continuent de se déplacer pour voir du X sur grand écran, tous les jours de la semaine, de 10h30 à 23h (et jusqu’à minuit et demi les vendredis et samedis)?

On peut entrer par une petite porte, à l’arrière, ni vu ni connu. Mais emprunter la majestueuse entrée principale, à la vue des riverains, est une expérience au parfum d’interdit dont on aurait tort de se priver.

Comme dans une bulle

L’entrée coûte 15 francs. Les AVS et les étudiants en paient 13. Derrière son guichet, un discret caissier vous délivre le billet. Sur celui-ci, on peut voir, dessinée dans le O de «Moderne», une paire de fesses ou de seins stylisée. A vous de choisir. Un tourniquet se déverrouille et nous laisse pénétrer le temple du X.

Le sol de marbre noir et l’éclairage soigné donnent l’impression d’un luxueux multiplexe. Le visiteur se sent comme dans une bulle, déconnecté de l’extérieur. Le centre du hall est orné d’une sculpture originale de H. R. Giger, le créateur d’Alien. «Hoppla II», acier, cuir, polyester, représente une femme fièrement pourvue d’un phallus. Sur les murs, d’autres œuvres d’art et de nombreuses affiches de films. Au fond, les portes d’une douzaine de cabines payantes, pour visionner des films en toute tranquillité, chacune avec un distributeur de mouchoirs en papier. Certaines permettent d’espionner ce qui se passe dans la cabine voisine, au moyen d’un petit volet…

Symphonie de cris et d’orgasmes

A gauche et à droite, c’est l’accès aux deux salles de cinéma, qui sont en réalité communicantes. Trois films sont projetés simultanément. En se déplaçant, le visiteur peut donc entendre, entremêlés dans un vertigineux écho, les bandes-son de trois films différents. Troublante symphonie de cris et d’orgasmes… Calé dans l’un des 200 fauteuils en similicuir (pratique à entretenir), vous essayez de vous concentrer sur l’action du film de la salle 2, écran de gauche, à savoir Threesome Encounters. Vous avez manqué le début, mais il semble qu’une certaine Maya Bijou ait décidé de faire une surprise d’anniversaire à sa copine Sophia Leone, en la personne de Tyler Nixon, acteur ma foi charismatique.

Pendant ce temps, l’un des rares spectateurs de la salle s’est assis sur le siège voisin. La soixantaine fringante, le voilà qui déballe la marchandise en vous adressant un signe de tête encourageant. Vous vous excusez de ne pas être l’homme de la situation, et vous repliez vers la machine à café, au rez. A défaut de pop-corn ou de cornet fraise.

Messages laissés dans les toilettes

Les clients présents autour de la machine se montrent réticents à l’idée de répondre aux questions d’un journaliste. Mais dans les toilettes, les messages laissés sur la porte montrent la diversité des désirs. Un «mec mûr, cool et sympa, cherche jeune mec imbherbe» (sic) côtoie la prose d’une dénommée Sonia, 19 ans, en quête d’hommes pour leur administrer des gâteries buccales, ou encore celle d’un Monsieur «aimant porter dessous féminins» et «cherchant complice».

Au Moderne, des hommes hétéro viennent parfois travestis. Ou en couple, avec leur femme ou leur maîtresse. On voudrait classer la sexualité dans des cases, mais les frontières sont poreuses: on peut être hétéro et aimer s’exhiber devant d’autres hommes. Laisser un homme s’occuper de vous pendant que vous regardez les prouesses de Sophia Leone et de Maya Bijou. Une part de la clientèle serait même constituée de femmes seules.

Racolage interdit

«Boire un petit coup dans sa cuisine, le soir, c’est moins marrant que d’aller dans un bistro, de faire des rencontres et de rigoler un peu. Ici, c’est la même chose. Les gens cherchent des contacts», explique le gérant de l’établissement, Marc Mezzaour.

Les visiteurs varient selon les heures. A la pause de midi, arrivent des employés en costard-cravate. Après la sieste, c’est la clientèle AVS. Homme, femme, tout le monde est bienvenu, dès 18 ans. Mais le racolage est interdit.

Je suis membre de l’Académie du cinéma suisse, propriétaire des multiplexes de la société Arena, je vais ouvrir prochainement le Palazzo del Cinema à Locarno… Et on vient toujours me demander mon avis sur le porno

Il y a trente ans, en 1987, Edouard Stökli rachetait la salle et en faisait un cinéma X. Dans les belles années du porno, il produisait jusqu’à 240 films par an, ce qui lui valut le surnom de «Porno Edi».

Au téléphone, il se montre agacé: «Je suis membre de l’Académie du cinéma suisse, propriétaire des multiplexes de la société Arena, je vais ouvrir prochainement le Palazzo del Cinema à Locarno… Et on vient toujours me demander mon avis sur le porno, qui n’est qu’une petite partie de ma carrière!» A 72 ans, l’homme possède 6 cinémas coquins en Suisse, dont le Splendid, à Genève. Mais cette salle d’une centaine de places ne peut rivaliser avec le faste du Moderne.

Je voulais créer un biotope. Que les gens soient à l’aise, libres. Qu’ils n’aient pas mauvaise conscience.

Comment expliquer la survie du X en salle? Edi Stöckli interrompt: «On va mourir, on est des dinosaures! Des zombies d’avant-hier! La sexualité, c’est fini, ça n’intéresse plus les jeunes!» Il refuse de communiquer les chiffres de fréquentation, préfère rappeler que, si on peut voir des «zizis» sur grand écran, en Suisse, c’est grâce à lui et au lobby politique qu’il a mené dans les années 80.

«Zizi», le mot sera répété plusieurs fois durant l’entretien, avec conviction, et un fort accent suisse-allemand. «Je voulais créer un biotope. Que les gens soient à l’aise, libres. Qu’ils n’aient pas mauvaise conscience. Je vends du celluloïd, pas de la cellulite.» Comprenez: «pas de prostitution». Ces dames apprécieront.

Musée de l'érotisme

Deux événements ont marqué la vie du Moderne depuis 30 ans.Le 19 février 2002, un homme de 23 ans a tiré avec son fusil d’assaut dans le cinéma, tuant une personne et en blessant deux autres, avant de se donner la mort. Ce meurtre homophobe, par un client qui n’assumait pas ses propres pulsions, est venu brutalement faire éclater la petite bulle de liberté du Moderne.

Plus réjouissant, en 1994, le cinéma a tenté de devenir un musée de l’érotisme. 400 œuvres, dont des photographies de Robert Mapplethorpe, avaient été dévoilées au public lors de l’exposition «Deep Inside». La ville avait autorisé la manifestation, pas le projet de musée permanent. «Les autorités lausannoises ont jugé qu’il ne pouvait pas y avoir de musée érotique dans la capitale olympique. Chacun son idée de la corruption!» réplique Porno Edi. «Et vous, qu’est-ce que vous allez écrire? Vous allez parler de choses salaces, pour titiller vos lecteurs? Ne vous gênez pas, puisque cela vous intéresse tant!» tempête le producteur libertaire, avant de se radoucir: «Ecrivez ce que vous voulez, et surtout: ayez du plaisir. C’est l’essentiel.»


Une fondation à la gloire de l’érotophilie

Unique en Europe, «Finale» recueille depuis plus de 20 ans tout ce qui a trait à l’érotisme et à la pornographie en Occident.

A la rue des Terreaux 18 bis, Michel Froidevaux, 65 ans, a fêté l’an passé les 20 ans de sa fondation, FINALE. Grand, courtois et discret, portant lunettes, barbe et moustache, l’homme a l’élégance d’un libraire du XIXe siècle. La «Fondation internationale d’Arts et Littératures érotiques» qu’il a créée en 1996 est unique en Europe. Le fonds compte aujourd’hui 20000 livres, autant de revues, ou encore 5000 films porno. «Un ancien tenancier de vidéo-club m’en vend au kilo», explique Michel Froidevaux.

Ces précieux documents sont catalogués par de jeunes civilistes. «Nous sommes considérés comme un établissement d’affectation pour le service civil», explique le maître des lieux. «Un jeune qui ne veut pas faire l’armée peut venir effectuer ici son service civil. Nous recevons aussi des emplois temporaires subventionnés par la Ville de Lausanne, soit des personnes en reconversion professionnelle. On a eu par exemple des dames qui se destinaient au secrétariat.»

Tour du propriétaire

Tour du propriétaire, dans un dédale au rangement joliment «foutraque». Voici des boîtes de revues. 2000 titres différents sont conservés ici. La plupart ont disparu depuis longtemps des kiosques à journaux. Sous la lettre B, on trouve Baby Doll puis Bagatelle, «Le magazine féminin qui déshabille les hommes», ou encore Beauté magazine, publié dans les années 30. Suivent, pêle-mêle, Big and Black, Big Boobs, ou Big Sodo. «On enlève les prix, collés à l’époque sur les couvertures. A la longue, l’acidité de la colle abîme le papier…», explique le conservateur.

La fondation détient aussi quelques objets, même si c’est surtout les domaines du livre et de l’image qui l’intéressent. Dans une vitrine, un vibromasseur allemand en Bakélite de 1960, «Maspo», de la marque Luxor. Quelques jetons de bordels parisiens du XIXe siècle (délivrés à l’époque au client en échange d’une passe), ou des gadgets à remonter par le truchement d’une manivelle: des petits phallus en plastique qui se mettent alors à sautiller comme une couvée de poussins fraîchement sortis de l’œuf.

«Nous faisons de l’archéologie du proche présent»

On l’aura compris, aux côtés des essais scientifiques ou de la poésie de Grisélidis Réal (née dans la capitale vaudoise), figure le porno populaire, kitsch et mauvais genre. Ces témoignages mal aimés, réprouvés, que les bibliothèques traditionnelles refusent de conserver. Les chercheurs peuvent les consulter ici gratuitement, sur rendez-vous. «Nous faisons de l’archéologie du proche présent», se réjouit Michel Froidevaux, soixante-huitard libertaire plein d’humour et de culture. Au-delà de l’anecdote, la sauvegarde de ce patrimoine est capitale: la sexualité est un miroir qui reflète et révèle chaque société.

Comment financer Finale? «C’est ma danseuse», commente le conservateur. La fondation vit grâce à la maison d’édition et à la galerie érotique Humus (où exposèrent Topor, H. R. Giger, ou les artistes du groupe Panique), également créées par Michel Froidevaux. S’y ajoute, toujours au 18 bis de l’avenue des Terreaux, une belle librairie spécialisée dans les plaisirs.

L'oeuvre d'une vie en préparation

Humus collabore fréquemment avec de nombreuses institutions, ou manifestations, comme La Fête du slip, le Jardin botanique de Lausanne, ou la Bibliothèque universitaire de Neuchâtel. Le propriétaire prépare l’œuvre d’une vie, Eros Helveticus, un ambitieux catalogue sur l’amour sexuel et sensuel en Suisse, de Heidi à Ursula Andress, en passant par la virile lutte à la culotte (revisitée). Une exposition du même nom devrait voir le jour dans quatre ans, au Musée Historique de Lausanne. Enfin, cette rentrée littéraire, la maison publie Culs par-dessus têtes, huit nouvelles du Lausannois Patrick Morier-Genoud, «ancien maçon, ancien journaliste, et obsédé sexuel».


Au Trafick, le plaisir de la chair est roi

Un club pour avoir du sexe avec tous les sexes

Un couple franchit la porte. Lui est en costard, elle en jupe de cuir moulante, l’air d’une James Bond girl. Nous sommes jeudi, 20 h, la soirée commence à peine. Au bar, Mathilda*, une habituée, fait, en trois bouchées, un sort à un croque-monsieur acheté en face, au sauna gay de la rue, le Pink. Plantureuse et légèrement vêtue, Mathilda prend des forces et s’impatiente, attend l’arrivée d’un maître dominateur surnommé «Titan».

Ce soir, elle a envie qu’on l’attache et espère que Titan sera à la hauteur de sa réputation… Dès le premier verre au bar du Trafick, à l’avenue de Tivoli 22, le ton est donné. Décontracté et sans tabou, respectueux de tous. Le jeudi, de midi à 24 h, et le dernier samedi de chaque mois, jusqu’à 2h du matin, ce club gay s’ouvre aux hétéros, aux bi, aux trans, et à «toutes celles et ceux qui n’ont pas froid aux yeux». Les hommes seuls paient 22 francs, les femmes et les couples entrent gratuitement.

Un club divisé en trois espaces

Ce n’est pas l’ambiance boudoir raffiné, mais grange ou cave. Le club se divise en trois espaces: des «catacombes», un bar, et un premier étage avec table tournante. Sur les écrans de télévision, des films pornographiques atypiques: des couples à trois, deux garçons et une fille, où chacun fait l’amour avec chacun.

Ce soir, c’est très hétéro. Gina* passe au bar, hèle tous les hommes présents. Nous la suivons à l’étage, avec une dizaine de curieux entre 25 et 50 ans. Avec une certaine autorité, elle encourage et motive le petit groupe: «Alors, moi, c’est gang bang. Je vous explique, pour ceux qui ne connaissent pas. Mais attention, je n’aime pas que ça traîne, alors, Messieurs, on y va s’il vous plaît!» Certains hommes viennent seulement regarder, d’autres se mettent en action. La réunion se poursuit sur un grand lit, recouvert de plastique noir.

Gina, le physique fellinien, est maîtresse de sa sexualité, et semble réaliser ses fantasmes comme cela lui chante. Rien de glauque, mais du désir, du plaisir cru, de l’humour. Jusqu’au mauvais goût assumé: plus tard, au bar, nous reverrons Gina, arborant fièrement des préservatifs usagés, piqués autour du piercing qu’elle porte au sein. Par rapport aux soirées gays, qui mettent en avant la jeunesse et la perfection des corps, ces soirées-là, rares, permettent à chacun d’être ce qu’il est. Ou ce qu’il a envie d’être.

Chez nous, le dernier mot, c’est toujours les femmes qui l’ont. Si des hommes les importunent ou les suivent comme des toutous, ils doivent partir

Cette ambiance décontractée et permissive est le fruit d’une attention constante de la part de Frédéric Boujasson. Avec son mari, qui ne souhaite pas être cité, il a repris l’établissement il y a trois ans. «Chez nous, le dernier mot, c’est toujours les femmes qui l’ont. Si des hommes les importunent ou les suivent comme des toutous, ils doivent partir.» Leurs soirées «Mixte open mind» sont prisées loin à la ronde. «Les clients viennent de toute la Suisse romande, mais aussi de Suisse alémanique et de France voisine. On doit être un des seuls sex-clubs à faire des soirées homos et hétéros. On n’en connaît qu’un autre, à Barcelone.»

Les derniers samedis du mois sont plus courus que les jeudis – «en semaine, ce n’est pas l’idéal pour les couples, qui peuvent avoir plus de peine à faire garder leurs enfants». Parfois, des stars du porno gay ou hétéro sont invitées pour animer les soirées. Chacune a alors droit à sa visite de Lausanne, de sa cathédrale, voire d’une virée en Gruyère pour déguster des meringues double ou triple crème.

* Prénom d’emprunt

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