La Cadillac Evoq, un prototype de General Motors, n'existe pour l'instant qu'à un seul exemplaire. Sa valeur est donc inestimable aux yeux de ses concepteurs. Pourtant, le plus grand constructeur mondial fonde tant d'espoir sur ses lignes taillées à la serpe qu'il lui a tout de même fait traverser l'Atlantique dans un écrin capitonné. Aux bons soins d'une pléthore de techniciens, de designers et de nettoyeurs armés de plumeaux.

En combinant les deux idées maîtresses de l'art et de la science, les stylistes avaient comme cahier des charges de justifier le progrès par le style. Tout dans la voiture s'inspire donc d'un langage formel dérivé de l'informatique: des lignes claires, tendues, nettes, avec les réminiscences d'un style lancé par Cadillac dès les années 50 (le cabriolet Le Mans, construit à seulement 3 exemplaires). Dans la réalité, cela s'exprime par une calandre massive en forme de bouclier à larges alvéoles, et une poupe haute délimitée à ses extrémités par les fameux feux verticaux. Ces derniers doivent d'ailleurs rappeler les célèbres ailerons arrière de la marque dans ses plus exubérantes années, mais sur Evoq ils abritent des tubes néon qui permettent d'être visibles sur un large rayon. Pas de place pour la tendance bio, comme exprimée en Europe par Renault Mégane et ses formes rondes et douces, mais au contraire une ligne en fuite, faite d'angles vifs, pour exprimer la puissance et le dynamisme.

Chip Thole, designer responsable du projet Evoq, n'a que 26 ans. Il n'est pas Californien, contrairement aux stars du design automobile US, mais est issu du plus grand réservoir créatif dont dispose l'Amérique, le Middle West. A peine sorti du Cleveland Institute of Art, dans l'Ohio, Chip Thole se trouve responsable d'un projet qui doit exprimer suffisamment de personnalité pour que certains de ses éléments soient rapidement repris par les produits de grande diffusion d'une marque qui se cherche. Preuve que Cadillac désire tourner la page de ses amples limousines quasiment inexportables, pour venir fouler les plates-bandes des rois du roadster de luxe, tous européens. «Nous avions carte blanche pour dessiner Evoq, explique Chip Thole. Comme nous n'avions pas d'autre piste que de redresser une image de marque, très connotée, nous avons tapissé notre studio d'images qui nous semblaient les plus fortes pour nous inspirer: le chasseur Stealth (l'avion furtif, n.d.l.r.), les chaînes stéréo Bang & Olufsen, etc.» Sans trop se soucier des goûts d'une clientèle qui, jusqu'à preuve du contraire, approche allégrement de la soixantaine et préfère le confort douillet de fauteuils de velours au son rauque d'un V8 débridé, ou plutôt compressé.

«Pour Cadillac, continue Chip Thole, l'accueil des Européens est primordial. Il ne faut pas se faire d'illusions, c'est ici que se trouvent les meilleurs exemples de ce type. Nous avions bien sûr à disposition, pendant toute notre période de gestation, un cabriolet Mercedes SL comme exemple…»

En automobile, plus les véhicules sont chers, plus mince est la marge de manœuvre du constructeur: leurs acheteurs, plus âgés, ont développé des goûts plutôt conservateurs et à conduire Evoq on se demande d'où peut bien venir le vent qui a dépoussiéré la vénérable Caddy. La base du roadster est un châssis de Chevrolet Corvette, tronqué pour rester sous les 4,3 m de longueur. Les porte-à-faux sont réduits au minimum afin de donner l'impression d'un véhicule lancé plutôt qu'il n'est posé, et l'intérieur ressemble au poste de pilotage d'un vaisseau spatial de science-fiction: lorsque les composants de l'habitacle ne sont pas revêtus de cuir, ils sont traités en aluminium brossé, en des formes géométriques innovantes, comme les housses de haut-parleurs, les poignées de porte intérieures ou la console centrale. Le tableau de bord est quant à lui un centre névralgique qui doit avoir donné du fil – électrique – à retordre au technicien responsable, qui avoue par ailleurs l'avoir conçu le soir, chez lui, sur une table de billard. La voie de la haute technologie prend parfois des détours très terre à terre. Dans Evoq, pas de bois précieux ou de hautes moquettes à l'anglaise: tout n'est que sobriété high-tech, ce qui donne l'impression d'un cocon un peu stérile.

Le moteur est un développement du système Northstar de Cadillac, un V8 de 4.2l compressé tirant 405 CV. Même prototype, cet engin pousse la voiture comme une furie civilisée. Le son merveilleux des huit cylindres, pas encore assourdi par les normes qu'exige la construction en série, est évocateur des fameuses Pontiac GTO des années 70. Avec Evoq, le conducteur baigne dans une nostalgie de fin de siècle très en vogue aux Etats-Unis, où se multiplient les véhicules qui revisitent l'immédiat après-guerre. Reste à savoir si Cadillac osera commercialiser un roadster aux formes tellement étonnantes, et si belles, qu'il mérite une place au Museum of Modern Art de New York. Et si la puissance affolante du moteur ainsi que la philosophie de l'art et de la science, ainsi exprimée, est exportable sur un Vieux Continent où les goûts de luxe chuchotent plutôt qu'ils ne crient à tue-tête.