Portrait

De l'avocat pour huiler les rouages du développement guinéen

La Lausannoise Clea Rupp est en train de réaliser un projet de développement en Guinée basé sur la valorisation des pertes d'avocats grâce à l’extraction d’huile. Un produit qui sera de qualité, bio et équitable

Elle est assise au fond du restaurant. Un coin à l’écart du tumulte, seule à une table ronde. Elle aime s’y installer tôt le matin et voir le monde défiler. Clea Rupp travaille où elle veut. Elle nous attendait et commande deux cafés.

On avait entendu parler de cette fille d’Echandens toujours habillée en couleurs qui était à l’Université de Lausanne puis à l’IHEID à Genève. De cette sportive passionnée de basket et redoutée au tennis de table; de cette petite sœur qui maintenait depuis trente ans à ses aînés que c’était elle le maître de l’Univers. On savait qu’elle développait depuis trois ans, un projet Guinée, au sud, à une centaine de kilomètres de Conakry, dans les montagnes Kibili. Son but? Valoriser les 50% de pertes d’avocats, première source de revenu de la région en extrayant de l’huile grâce à un système simple qui nécessite un minimum d’énergie et d’eau, ressources trop rares dans cette zone enclavée. On la savait déterminée. Jusqu’à maintenant, elle finançait les recherches grâce à son salaire de serveuse, mais elle a lancé une campagne de financement participatif dont elle attend les résultats.

30 ans. C’est son âge et c’est par là qu’elle commence à se présenter. Un chiffre très significatif à ses yeux. «Pour moi, c’est la décennie où j’ai le droit de tout faire. J’ai acquis de l’expérience, je me sens plus crédible et je n’ai aucune obligation.» Elle parle de liberté, celle qu’elle s’est offerte pour sa trentaine. Elle jubile en décrivant son futur et toutes les surprises qu’elle découvrira dont elle ne connaît pour l’heure pas la teneur.

«Comment aider?»

On n’a pas encore posé de question. On avale une gorgée de café. Et elle poursuit: «L’Afrique est venue à moi par hasard.» En remuant sa cuiller dans sa tasse elle raconte cette année sabbatique après la maturité en 2003, en Afrique, avec sa sœur, ses idéaux, cette certitude qu’ils sont réalisables et la naissance de son association «Enfants des collines» liée à une ONG locale qui lutte contre la traite d’enfants au Bénin.

Parfois il faut sortir le nez de ses bouquins. Sur le terrain, j’ai compris qu’il y avait différentes façons d’aider.

Depuis dix ans, Clea Rupp part en Afrique tous les ans. «Au fil du temps, mon approche du continent a changé. Lors de chaque visite, je me suis retrouvée confrontée à une nouvelle remise en question qui m’incitait à adapter ma démarche et à trouver une autre réponse à la question «Comment aider?»» Elle a douté, culpabilisé aussi. «Certaines lectures m’ont poussée à me demander qui j’étais, moi, pour agir de cette façon paternaliste en Afrique. J’ai tout voulu lâcher.»

Elle ne l’a pas fait. Son association «Enfants des collines» parraine aujourd’hui 250 enfants et a permis à 68 groupes de femmes de mener une activité viable grâce à des microcrédits. «Parfois il faut sortir le nez de ses bouquins. Sur le terrain, j’ai compris qu’il y avait différentes façons d’aider.»

Pour son projet en Guinée, baptisé Kibili, elle utilise les principes de l’Économie sociale et solidaire (ESS) comme ligne directrice. «Je peux enfin parler d’économie sans avoir l’impression de dire de grossièreté. Avec l’ESS, on vise l’efficience économique et on ajoute des principes éthiques, sociaux et environnementaux. Pour Kibili, l’humain est au centre du projet et ses activités ne devront en aucun cas bouleverser l’équilibre naturel.» En un souffle, elle décrit son projet: la production d’huile, mais aussi l’entretien des arbres, le conditionnement, le stockage, la vente. Et les règles imposées: en créant une richesse pour tous, il faudra produire en cycles fermés, utiliser une énergie renouvelable, s’il en faut, et décider d’un salaire minimal. Elle finit par un commandement: «La population locale devra participer à chaque étape du processus.»

Un marché de niche

Celle qui aurait pu se qualifier d’altermondialiste il y a quelques années parle de marché Nord-Sud, Sud-Sud, Sud-Nord et d’un monde interdépendant. Ecraser la vision manichéenne, affronter le monde tel qu’il est dans sa globalité peut-être sont-ce les effets collatéraux de la trentaine. Elle rit: «Si on m’avait dit il y a cinq ans que je ferai de l’exportation, j’aurais eu l’impression de trahir mes pensées. Mais j’ai reconsidéré mes idéaux, car certains m’empêchaient de voir plus grand. Le Nord ne peut pas être ignoré et la coopération est nécessaire.»

L’huile qu’elle veut extraire de ces avocats est un produit qui s’inscrit dans un marché de niche. Elle est déjà produite au Kenya, en Nouvelles-Zélande, mais grâce à l’usage de solvants ou de la centrifugation, des méthodes qui requièrent beaucoup d’eau et d’énergie. «A Kibili, c’est très sauvage. Les arbres fruitiers poussent sur un terrain très escarpé. Il y a des rivières au fond des vallées, mais pas d’électricité.»

La touche scientifique

Il a fallu qu’elle fasse preuve de créativité. Dès son retour de Guinée, elle travaille l’avocat, sa chair, son noyau, sa peau. Elle achète en ligne une presse «Made in China», longue vis sans fin avec une manivelle. Dans sa cuisine, elle presse les fruits. «Je n’ai obtenu que du guacamole.» Elle cherche une presse plus efficace, en vain. La recette est complexe, l’avocat est gorgé d’eau et s’oxyde vite. Elle enquête. Ses parents chimistes se joignent à ses expériences. Ils installent un cric, une seringue immense, du tissu au maillage fin dans le cadre de la fenêtre de la cuisine et pressent la purée d’avocat… Le tissu se déchire. Ils essaient différents textiles, ils mixent les fruits, les chauffent, pressent à nouveau et obtiennent une goutte d’huile. Une première victoire qui laisse parents et ustensiles de cuisine épuisés. Clea Rupp suit alors la suggestion de Romain Javaux un ami devenu associé: trouver une méthode scientifique viable et s’unir avec le CIRAD (Centre de Recherches Agronomiques pour le Développement) à Montpellier. Et le projet déménage des cuisines d’Echandens aux laboratoires du sud de la France où les recherches ont mené à une technique de pressage à froid.

Elle retournera bientôt tester les résultats à Kibili à la fin de la saison sèche. Voir aussi ce moment où l’herbe devient fluorescente sous les premières pluies. Elle rejouera peut-être au basket dans l’équipe féminine de Kindia. En 2013, elle avait d’ailleurs été sacrée meilleure joueuse du pays. Mais ça, c’est une autre histoire.

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