Ouverte en 1900, la petite école de Saconnex-d’Arve, à Genève, va fermer

Françoise Botbol, qui y a très longtemps enseigné, raconte l’art d’instruire à la campagne

Jeune maîtresse, sa théorie était de changer d’établissement tous les 5 ans pour se remettre en question, éviter le train-train. Françoise Botbol a enseigné 27 années consécutives à l’école de Saconnex-d’Arve, hameau situé en amont de Plan-les-Ouates (GE). Un record cantonal de longévité.

Effacée sa sentence de débutante écrite à la craie dans un coin de son cerveau. Pourquoi demander une mutation lorsque l’on se sent bien là où l’on est? Et que l’on a l’intime conviction que les petites têtes blondes ou brunes adorent cette dame qui leur fait l’école, qu’elle ait selon les époques 22, 35 ou 50 ans? Elle en a aujourd’hui 58. Annonce sa préretraite fin 2016. Encore une année. Qu’elle ne passera pas dans sa chère école, «mon autre chez moi». «Les collègues vont bondir quand ils vont lire ça, chez moi à l’école, pas bon du tout cela, mais c’est ainsi, j’assume», dit-elle. Elle ne bouclera donc pas la boucle. La petite école (construite en 1900) fermera définitivement une année avant que sa capitaine, sa cheffe de bord, sa grande amie, ne largue les amarres vers de très grandes vacances. Une décision du DIP. Les petites écoles coûtent cher, on regroupe maintenant les gosses dans des grands établissements où tout est à portée d’oreille, de pied, de bouche (la musique, le sport, la cantine).

A Saconnex, les élèves prenaient le minibus pour aller à la rythmique. Et c’était l’aventure, le chahut, la buée sur les vitres et la tête à Toto! Un haut fonctionnaire du DIP ose ceci: «Ces petites écoles dans les campagnes ne sont pas tout à fait complètes.»

On rapporte cette réserve à Françoise Botbol qui écarquille un œil puis deux: «Il laisse entendre que ce n’est pas tout à fait une école! Celui-là n’a rien compris à l’instruction.» Elle fouille dans sa mémoire, en extirpe une anecdote. Et raconte: «Je voulais un nouvel accès extérieur côté champ. J’en parle à la maire de l’époque qui va rendre visite aux propriétaires de la parcelle, deux vieilles filles acariâtres qui avaient installé leur baignoire dans leur cuisine. Elles rabrouent la maire en lui disant qu’elles détestent les enfants. Une semaine plus tard, le champ est clôturé. Deux semaines plus tard, un troupeau de vaches vient y paître. Adieu ma véranda, bonjour le bétail. Avec les enfants, on a donné un nom à chaque génisse et on a travaillé sur la race bovine. Voilà ma pédagogie, ancrée dans la réalité des choses et la vie au dehors.»

A 19 ans, elle se lance dans l’enseignement. Elle rêvait du grec, du latin, d’études théologiques. Mais pressentait déjà cet attrait pour l’école enfantine. Elle tente sa chance et se présente à l’examen d’admission qui «parachute» les prétendants devant 25 gosses qu’ils n’ont jamais vus. Le défi: leur raconter une histoire avec suffisamment de conviction et de talent pour repousser les bâillements ou, pire, les cavalcades intempestives. Sa lecture scotche le public. Admise. Trois années d’étude. La première: apprentissage des gestes pédagogiques, le dessin, le bricolage, les méthodes. Deuxième: l’uni et le développement psychomoteur de l’enfant. Troisième: stages et didactique. «Des études solides, à la fin on savait enseigner. On était dans le concret, pas dans la réflexion. On nous avait appris à être à l’écoute de la bonne réponse. Ça a un peu changé au fil du temps. On voulait faire bouger les lignes, changer la société, le monde, Mai 68 était passé par là.»

A 22 ans, elle est nommée à l’école de Contamines à Champel, enchaîne à l’école des Petits, promenade Saint-Antoine, qui dépendait de l’université. «De magnifiques années», chuchote-t-elle. Elle est responsable de l’atelier des livres, sa passion qu’elle saura transmettre à toutes les générations de gosses passés dans sa classe. En 1988, on lui dit qu’un poste se libère à Saconnex-d’Arve mais qu’elle y sera seule avec trois degrés. Elle se rend en avril en campagne, découvre les champs de cerisiers, l’école conçue comme une maison, sa dizaine de petits habitants en train de peindre. «En deux minutes, je me suis dit: je la veux, cette école!»

Elle aurait dû l’avoir dès la rentrée 1988, mais le premier jour de classe naît son premier enfant (une fille). Elle en sera la maîtresse attitrée quelques mois plus tard. Environnement rural, de maraîchers parfois rudes. La jeune fille de la ville met au monde un second enfant (un garçon) et une délégation du haut village demande à lui parler. «Ils estimaient que deux bébés à la maison et un temps complet, c’était incompatible. Si je me confrontais à l’ensemble des parents, j’étais cuite. Je les ai reçus les uns après les autres et j’ai tout désamorcé.»

Les vieilles querelles séculaires entre vieilles familles maraîchères interfèrent dans la classe, entre gosses parfois. «Au moment des grillades de fin d’année scolaire, l’art consistait à passer d’un groupe à l’autre sans en froisser aucun. Villageois d’en haut et d’en bas ne se mélangeaient pas, ne se parlaient même pas», indique-t-elle.

La vie rêvée de maîtresse, seul maître à bord, face à une vingtaine d’élèves répartis en trois degrés, a ses heures sombres. A 16h, lorsque la cloche sonne, l’exil en campagne peut peser lorsqu’un enfant difficile «a semé sa crème», perturbé toute la classe. Comment partager le doute tout à coup, comment évaluer le travail? Téléphoner aux collègues qui sont des copines. «Si l’on n’est pas un minimum sûre de soi, tenir ce type d’école est impossible», insiste-t-elle.

Lorsqu’en 2008, le DIP a nommé des directeurs d’établissements, Françoise Botbol a trouvé du soutien: «Mais en même temps, savoir que quelqu’un d’autre possédait les clés de l’école a eu un effet bizarre, comme s’il s’agissait d’une intrusion, d’un contrôle, d’une surveillance.» Sa liberté d’enseigner n’a cependant pas été entravée. Elle a continué à emmener les gosses dans l’école annexe, à savoir un pré appelé Champ Magique, un tapis d’herbes, lieu de tous les imaginaires.

Autre mystère: le grenier de l’école. L’enfant de 3P n’y grimpe que le dernier jour. «C’est un rite de passage», dit la maîtresse. Qu’y a-t-il dedans? La plus grosse toile d’araignée du monde, paraît-il.

Elle se rend en campagne, découvre les champs de cerisiers, l’école conçue comme une maison, ses petits habitants: «Je la veux cette école!»