éducation

A l’école des jeux de rôle: des gymnasiens dans le quotidien des Romains

L’atelier «Qvotidie» propose aux élèves romands de résoudre une enquête dans la Rome antique, un jeu de rôle pédagogique qui complète et rafraîchit les méthodes d’enseignement. Reportage au Gymnase Provence à Lausanne

«Les statuettes ont disparu, je pense que leur vol est lié à l’empoisonnement.» Dans le Gymnase Provence, les éclats de voix sont rythmés par les jets de dés. Le Service culture et médiation scientifique (SCMS) de l’Université de Lausanne animait, en septembre dernier, le jeu de rôle Qvotidie auprès d’une classe de culture antique. Les vacances d’automne terminées, il propose de nouveau cette animation aux établissements scolaires.

Qvotidie immerge les élèves dans une domus, une maison romaine. L'aventure démarre avec le décès d’un goûteur, un prétexte tout trouvé pour découvrir la routine de nos ancêtres latins et familiariser la classe avec leur mode de vie. Réunis par quatre autour d’une table avec un animateur, les participants disposent de dés, déterminant la réussite de leurs différentes tentatives, et d’un plan des lieux dans lesquels ils évoluent.

Point de mousse au chocolat à l’ère romaine

L’imagination des élèves crée parfois des anachronismes, qui permettent aux animateurs de s’approprier ces imprécisions pour introduire le contexte de l’ère romaine. Un participant désireux de cuisiner une mousse au chocolat pour la réception apprendra, par exemple, que son personnage a des contacts privilégiés avec des marchands de Rome, qui lui permettent d’avoir accès à des ingrédients exceptionnels pour l’époque. Sans brider la créativité de l’élève, on lui apprend que le chocolat n’existait pas.

Cette approche pourrait redonner l’envie d’apprendre à des élèves qui auraient perdu motivation ou confiance en eux, notamment les jeunes ayant subi de nombreux échecs scolaires

Florence Quinche, professeure

D’autres situations stimulent directement la curiosité des gymnasiens: «Pourquoi l’esclave mange-t-il le repas du maître avant lui?» lance une voix surprise au début d’une partie. L’occasion d’expliquer la fonction des goûteurs: faire barrage aux éventuelles tentatives d’empoisonnement. Samy, l’un des élèves de deuxième année, apprécie le principe de l’atelier: «On se met dans la peau du personnage, c’est très sympa.» Pour Antoine, amateur de jeux, Qvotidie facilite les étapes de construction des personnages, permettant ainsi «de plonger directement dans le vif du sujet».

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D’un point de vue pédagogique, «le jeu touche aux compétences transversales du plan d’études romand: collaboration, communication, stratégie d’apprentissage, pensée créative et démarche réflexive», explique Grégory Thonney, chargé de projet au SCMS. Ce créateur de Qvotidie a aussi fondé l’association Ars Ludendi, qui organise des événements pour explorer les différents potentiels des jeux de rôle. Il s’avère que l’aspect ludique stimule l’élève, qui «maintient souvent sa concentration de façon plus soutenue et s’autorise à se tromper parce que c’est «pour de faux», détaille la professeure de la HEP Vaud Anne Clerc-Georgy. Sa collègue Florence Quinche confirme que l’aspect ludique intensifie la participation des élèves, «ce qui ouvre une façon différente d’apprendre, complémentaire aux cours classiques: en expérimentant».

«Le principe d’un jeu de rôle est de raconter une histoire à plusieurs, explique Grégory Thonney. L’un des joueurs endosse le rôle de meneur de jeu et encadre le récit alors que les autres interprètent chacun un personnage unique.» Le conte interactif évolue au gré des décisions des différents joueurs, concluant sur des résolutions différentes à chaque partie.

Une pratique plus avancée à l’étranger

Le SCMS anime régulièrement des ateliers de jeux de rôle dans les établissements scolaires en Suisse romande. Dès la rentrée automnale, ce sont des classes de 9e et 11e du Mont-sur-Lausanne qui y auront droit, et pourront même créer leur propre jeu de rôle. Ce service de l’Université de Lausanne cherche à favoriser le dialogue entre le monde académique et la société. «L’année dernière, des étudiants d’histoire ancienne mandatés par le SCMS ont donné un cours de rhétorique. Les élèves apprécient d’être avec de jeunes universitaires», mentionne Annette Rosenfeld, l’enseignante de culture antique.

La situation des jeux de rôle pédagogiques est toutefois plus avancée dans certains pays: «Le Conseil municipal de Rome a publié Orlando furioso en 1993 et l’a distribué gratuitement aux écoles et bibliothèques, entre autres afin de développer l’utilisation du jeu de rôle en milieu scolaire», lit-on dans un article de Sanne Stijve, membre d’Ars Ludendi. A Los Angeles, l’enseignante Alexandra Carter a utilisé une adaptation du jeu Donjons et Dragons, ce qui a amélioré de manière significative les résultats en mathématiques de sa classe.

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Les jeux de rôle peuvent donc être utilisés pour l’enseignement de différentes branches. «Je pense qu’ils peuvent être intégrés pour toutes les disciplines, musique, sciences et langues; mais l’idéal serait d’imaginer des jeux qui intègrent des éléments de plusieurs matières afin de montrer les liens entre les différents domaines du savoir», ajoute Florence Quinche.

Par le jeu, retrouver l’envie d’apprendre

D’après la professeure, au-delà des aspects purement didactiques des jeux de rôle, «cette approche pourrait redonner l’envie d’apprendre à des élèves qui auraient perdu motivation ou confiance en eux, notamment les jeunes ayant subi de nombreux échecs scolaires». Sanne Stijve ajoute que les jeux pourraient même aider à résoudre certains conflits de harcèlement scolaire: «Le jeu de rôle permet de faire endosser ses difficultés à son personnage, ce qui rend la situation moins personnelle et facilite la communication.»

Les personnages qu’incarnent les élèves leur permettent de se dévoiler différemment aux autres. Sanne Stijve mentionne le cas de Lionel Jeannerat, qui utilise les jeux de rôle dans son enseignement. L’un de ses élèves ayant des difficultés dans plusieurs matières subissait les railleries de ses camarades. «Ils ne se moquaient plus de lui quand il expliquait comment son personnage faisait des cascades pour éviter et tuer des zombies, ils l’écoutaient parler. Il ressentait l’estime des autres et ça lui a fait du bien.» En définitive, le jeu de rôle s’avère être un outil pratique pour compléter l’enseignement habituel. «Le but de ces ateliers n’est pas de substituer les cours classiques, l’idéal est d’alterner les différentes approches», précise Grégory Thonney.

De retour en classe, alors que Qvotidie touche à sa fin, l’énigme de l’empoisonnement donne lieu à des résolutions propres à chaque groupe. Dans l’une des parties, la femme du maître de maison était visée pour s'être rendue coupable de tromperie; l’autre débouchera sur un étouffement et la dernière laissera les soupçons inculper l’un des esclaves. Tandis que les élèves se dispersent, l’enseignante salue l’ambiance de l’atelier: «J’ai rarement vu mes élèves se prendre autant au jeu.»

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