L'éducation à l'image fait donc partie du kit de survie d'un enfant d'aujourd'hui. Mais qui va la lui dispenser? L'école a un rôle décisif à jouer affirme Serge Tisseron, surtout dans les milieux dits à risques. En Suisse, celle-ci s'efforce, tant bien que mal, de répondre à cette urgence parmi d'autres. Valérie Jaton, enseignante à Lausanne et collaboratrice chargée de formation à la Haute Ecole pédagogique vaudoise, pratique l'éducation aux médias et réfléchit à son développement. Rencontre.

Le Temps: L'option dans le canton de Vaud est de pratiquer une éducation aux médias dite transversale. Qu'est ce que cela veut dire dans votre pratique?

Valérie Jaton: L'idée est que chaque prof, dans sa branche, est concerné par cette sensibilisation. Par exemple, comme prof de classe, j'ai proposé une année à mes élèves de créer un montage audiovisuel pour se présenter. Lors des leçons d'histoire, nous avons abordé le problème du cadrage à travers des BD historiques, lors des leçons de français nous nous sommes posé les questions des choix fondamentaux (que dire? que montrer? qui va voir ces images? avec quelles conséquences?) et le résultat du travail était rédigé en allemand. C'est l'approche transversale. Tous les maîtres sont en principe sensibilisés à cette pratique, mais nous n'en sommes qu'au début: cet enseignement exige un certain nombre de compétences, il doit encore être développé. J'ajoute qu'il existe aussi des cours spécifiques sur les médias, mais ce sont des cours à option.

– Vous semblez souscrire à l'affirmation de Serge Tisseron selon laquelle la meilleure manière de s'approprier les images est d'en fabriquer soi-même?

– Absolument. D'autant plus que parler des images, avec des adolescents surtout, ce n'est pas facile! En début d'année en particulier, vous leur montrez un film, mais ils n'ont pas grand-chose à en dire, ils sont très intimidés. Le fait d'acquérir une compétence leur donne de l'assurance, et peu à peu, les langues se délient. Si tout va bien, ils finissent même par dire ce qu'ils ressentent…

– L'école, affirme Tisseron, doit non seulement fournir aux enfants des instruments de distanciation face aux images, mais aussi, au besoin, se substituer aux parents dans le rôle de l'interlocuteur: il propose carrément un moment, le matin, qui fonctionnerait comme un «sas de décompression» pour les enfants qui arrivent après avoir regardé la télé au réveil. Qu'en pensez-vous?

– Je suis persuadée qu'un enfant a besoin d'un interlocuteur pour parler des images qu'il voit à la maison. Dans les moments de crise comme le 11 septembre, cette activité de débriefing s'est imposée d'elle-même aux enseignants. Mais je ne crois pas que cela doive être systématisé: l'école ne peut pas se substituer aux parents. Si je commence à demander le matin aux enfants ce qu'ils ont vu, et à quelle heure, j'entre dans leur sphère privée et la question devient très délicate. On l'a vu avec le projet «Objectif grandir», qui voulait favoriser la socialisation et la communication, et qui a soulevé une forte opposition. De plus, un élève interrogé chaque matin sur ce qu'il a vu risque d'augmenter sa consommation de télé, pour avoir quelque chose à raconter à la maîtresse!

– Parlez-vous aux élèves de vos propres réactions face aux images?

– Oui, je le fais spontanément, cela les encourage. Il est important pour moi de leur montrer que je ne veux ni les épier ni les juger.