Très pop star avec son petit bonnet brodé, Hans-Peter sue l'angoisse, assis devant son synthétiseur et ses percussions. Ses yeux écarquillés tournent sans fin dans leurs orbites, ses doigts se crispent sur ses genoux serrés. Nous sommes à Chorus, Lausanne, le concert va commencer. Tension extrême. Puis un archet caresse la contrebasse, un gong sonne, l'accordéon s'étire, la clarinette mélope, les musiciens se cherchent et se trouvent. Bonheur de jouer, bonheur d'entendre pour le public déjà ravi et comme surpris de sa chance d'être là. Si Hans-Peter avait les mains libres pour tirer sur les coins de sa bouche et sourire plus grand encore, sûr qu'il le ferait. Mais ses mains tiennent deux maillets, avec lesquels il chatouille des cymbales qui vibrent de plaisir. Fourmillante de clins d'œil au blues, au free-jazz, au reggae, au next whiskey bar des Doors, l'ambiance sonore qui s'installe est à nulle autre pareille.

«Die Regierung»*, c'est le miracle de la musique réconciliée avec la vie. Il y a vingt ans, Hans-Peter, Franco, Martin, Massimo et Roland étaient devenus des sortes d'épaves, gavées de neuroleptiques, qu'on immobilisait avec des ceintures de contention lorsqu'une crise survenait, plus violente que la précédente. Qu'ils soient autistes, infirmes moteurs cérébraux, atteints du syndrome de Down ou d'on ne sait quoi encore, ils n'avaient plus de passé et encore moins d'avenir. Les choses ont certainement été plus compliquées que cela, mais on peut les simplifier ainsi: excédés par leur souffrance, certains de pouvoir leur dessiner un autre chemin, Heinz et Irene Büchel, éducateurs, les ont arrachés à l'institution et les ont emmenés dans une ferme du Toggenburg vivre dans une sorte de communauté thérapeutique. Ils l'ont appelée «Chupferhammer», le marteau de cuivre. Couper du bois, laver la vaisselle, ranger l'atelier, mais aussi faire du théâtre, de la musique, de la gymnastique, de la peinture. Et montrer tout cela, lors des tournées.

Leur troisième spectacle, ils l'ont appelé «Die behinderte Regierung», le gouvernement handicapé. Sept sages en quête de hauteur. De cette expérience, deux traces au moins sont restées. Leur nom de scène et leurs fonctions de ministre. Franco, ministre de la Police, est autiste. D'un geste de la main, il vous demande d'écrire nom, prénom, adresse et date de naissance et il remplit de pleins carnets de ces fiches. Il photographie aussi, des milliers de clichés qu'il classe, peut-être pour montrer à sa mère les visages de tous ces gens qu'il rencontre. Martin est ministre de la Santé. Végétarien, il prend soin de son petit ventre. Roland est ministre de l'Intérieur, mais il pourrait être président de la Confédération tant il fait de beaux discours, pleins de poésie et d'humanisme. Lorsqu'il les chante devant le micro, ses doigts se recroquevillent jusqu'à ce qu'il libère enfin ses bras et les étende, comme un ange annonçant la bonne nouvelle. Ses histoires parlent d'amour et de baisers.

Dans le film que Christian Davi leur a consacré**, Roland raconte qu'il attendait autre chose de la vie, qu'il aurait voulu être facteur d'orgue, avoir un vrai métier.

Vrai métier peut-être pas, mais vocation oui. Car Roland et ses compagnons, s'ils ne prétendent à aucune virtuosité, sont des musiciens, des petits frères de Jim Morrison, de Ian Garbarek ou de Léon Francioli et Daniel Bourquin, leurs complices de vendredi, qu'ils appellent entre eux «nos chers hippopotames». Mais chut, ils arrivent.

«Musicalement, on vit avec eux des émotions incroyables, relève justement Daniel Bourquin. Ils nous provoquent, on les provoque, on s'amuse vraiment. Si c'était pour jouer les éducateurs, on n'irait pas.» «Au fond, renchérit Léon Francioli, on doit avoir le même genre de problèmes qu'eux. C'est pourquoi il n'y a pas de barrière entre nous.»

* «Die Regierung». Prochaines dates: 5 avril, Taktlos, Bâle. 6 avril, Taktlos, Zurich. 21 avril, avec Irene Schweizer et Ko Streiff au Volkshaus de Zurich. 27 avril, première de «Lift», leur prochain spectacle, à Baden, jusqu'au 29 avril, puis au Schlachthaus de Berne les 9 et 11 mai.

Adresse: www.die-regierung.ch

** «Die Regierung, Montag, Dienstag, Mittwoch und zurück», film de Christian Davi, prix du documentaire au festival de Soleure en 1998.