Étude

L’économie collaborative, marotte pour jeunes riches?

A Washington, l’institut américain Pew Research Center dresse un portrait des usagers de la «share economy», l’économie collaborative

Cette enquête réalisée auprès de 4787 adultes américains se présente comme «la première étude globale sur la portée et l’impact de l’économie collaborative». Le Pew Research Center a enquêté sur l’ensemble des services «partagés, collaboratifs et à la demande» auxquels les usagers accèdent grâce à des outils numériques (applications, sites de troc et d’échange de services, etc.). L’étude se concentre en particulier sur trois types de services les plus populaires aux Etats-Unis: les transports (Uber, Lyft), les services de location ou d’échange de logements (Airbnb, HomeAway) et le financement participatif ou crowdfunding.

Premier constat: ces services sont massivement investis par une population jeune, diplômée, plutôt aisée et urbaine. Selon le Pew Research Center, si chaque plateforme a sa clientèle spécifique, l’exposition aux services relevant de l’économie collaborative est plus importante chez certaines catégories socio-économiques. Les diplômés sont 39% à avoir déjà utilisé au moins quatre plateformes; ils ne sont que 8% parmi ceux qui ont le niveau du baccalauréat. Les foyers les plus riches utilisent plus l’économie collaborative que les moins favorisés: 41% des sondés ayant un revenu annuel de 100 000 dollars ont utilisé au moins quatre de ces services. C’est trois fois plus que chez ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an.

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La «share economy» peine encore à se faire un nom

Par ailleurs, les usagers sont plutôt jeunes. 44% des Américains de plus de 50 ans et 56% des plus de 65 ans n’ont jamais utilisé les principaux services d’économie collaborative. Enfin, ces populations sont plutôt urbaines, utilisant deux fois plus ces services que les habitants des zones rurales.

L’émergence de l’économie «collaborative et à la demande» n’est plus embryonnaire aux Etats-Unis, puisque 72% des Américains ont utilisé au moins un des onze services étudiés par le centre de recherche. Mais la «share economy» peine encore à se faire un nom: 61% des Américains n’ont jamais entendu le mot crowdfunding et 73% ne connaissent pas le concept d’«économie collaborative».

Le Pew Research Center a également interrogé les usagers de la «share economy» sur les questions sociales et politiques que posent ces entreprises dont la viabilité repose sur une extrême flexibilité de l’emploi, au risque de poser de sérieuses questions de respect du droit du travail. La majorité des personnes interrogées considère que les chauffeurs travaillant pour un service de transport sont des «travailleurs indépendants» (66%), ce qu’ils sont en pratique, ne bénéficiant d’aucun avantage social (assurance santé, chômage, retraite, congés payés).

Seuls 23% d’entre eux pensent que les chauffeurs d’entreprises comme Uber ou Lyft devraient être des «salariés». De même pour la location touristique entre particuliers, 52% des interrogés (qu’ils soient usagers ou non de services comme Airbnb ou HomeAway) considèrent que les propriétaires ne devraient pas avoir à s’acquitter de taxes supplémentaires.

Le «jeune urbain diplômé»

Le Pew Research Center livre la première étude d’ampleur sur l’exposition aux services, le profil des usagers et l’idée qu’ils se font de l’économie collaborative. Mais une étude réalisée en juillet 2015 par le Pôle interministériel de prospective et d’anticipation des mutations économiques (Pipame) auprès de 2000 consommateurs Français donne une idée du profil des usagers dans l’Hexagone.

Notons cependant que l’échantillon français a été interrogé sur une gamme plus large de services qui relèvent de «pratiques visant à échanger et à partager des biens entre particuliers, ainsi qu’à limiter les intermédiaires entre producteur et consommateur», et non seulement un petit groupe de très grandes entreprises de services. L’étude française considère par exemple qu’acheter ses fruits et légumes auprès d’une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) relève de l’économie collaborative.

On retrouve en France le même profil du «jeune urbain diplômé»: les étudiants sont 83% à «proposer ou solliciter des services entre particuliers», pour 55% de retraités. En termes de revenus, l’étude du Pipame conclut que «les ménages dont le revenu mensuel est «faible» (moins de 1200 euros par mois) ne sont pas les plus actifs dans les pratiques de consommation collaborative», mais le critère du revenu semble moins prégnant qu’aux Etats-Unis, tout comme l’opposition urbain/rural, puisque les ruraux français pratiquent plus de covoiturage et plus de troc que les urbains.

Pallier leur «fragilité économique»

En France, les critères déterminants sont surtout l’âge, la situation familiale (les familles avec enfants étant beaucoup plus nombreuses à pratiquer le troc ou l’échange, par souci d’économie) et «l’exercice d’une activité bénévole régulière».

Le profil de l’usager français se précise lorsque l’on aborde la question des motivations. Selon l’étude du Pipame, les Français qui déclarent avoir une activité bénévole régulière sont beaucoup plus nombreux à acheter des produits frais directement au producteur, à pratiquer le covoiturage et l’hébergement payant entre particuliers.

Ces personnes sont également plus nombreuses à avoir déjà donné un objet. Chez les étudiants, le premier critère pour utiliser l’économie collaborative est de pallier leur «fragilité économique» par le partage, l’échange et le troc, associés à un souci d’économie et de débrouillardise. Mais ils sont également 65,5% à penser qu’il est «plus important d’utiliser un bien que de le posséder».

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