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L’éditorial, porte-voix du journaliste  

Ce genre journalistique est identifiable de par sa position en première page et son style incisif. Notre rédaction mise sur une approche ouverte, refusant de constituer une équipe d’éditorialistes figée

Le débat sur la place des femmes dans la société n’est pas «une mode». Un retour à l’ordre démocratique à Hongkong représente le seul espoir des manifestants. Un président du Conseil d’Etat ne devrait pas dire cela. Pour l’éditorialiste, il est de bon ton de trancher dans le vif. Affiché en première page du journal, son texte doit réveiller l’esprit critique qui sommeille en chacun de nous, interpeller les politiciens ou souligner les grands enjeux contemporains.

Comment notre rédaction définit-elle l’angle d’attaque? La question a été posée ce mardi par un abonné du Temps curieux d’en savoir plus sur ce genre journalistique singulier. La décision ne dépend pas d’une entité détachée de l’équipe éditoriale. Ce sont les journalistes eux-mêmes qui avancent une proposition lors de la conférence de rédaction matinale, à la demande du rédacteur en chef responsable de la journée. Pour quelle raison? Cela permet d’éviter un fonctionnement en vase clos. «Une équipe fermée d’éditorialistes aura de la peine à faire émerger de nouveaux sujets, estime Gaël Hurlimann, corédacteur en chef chargé du numérique. Il y a le risque de manquer des questions d’actualité importantes.»

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Un propos libre mais un cadre à respecter

Si la forme est définie d’avance, le propos de l’éditorial est totalement libre. Chaque auteur peut développer son point de vue, sans devoir se conformer à une vision qui serait celle du média. S’il n’existe pas de ligne officielle, il doit toutefois respecter un cadre. «Le journal est de tradition libérale et humaniste. Il existe une colonne vertébrale de valeurs, mais avec des sensibilités différentes qui s’expriment au sein de la rédaction», souligne Stéphane Benoit-Godet, rédacteur en chef du quotidien. La structure s’est consolidée avec l’inscription de sept causes, dont l’écologie et l’égalité hommes-femmes, dans la charte rédactionnelle, document qui fixe les grandes priorités du journal.

La dimension sociétale a progressivement pris le pas sur les luttes partisanes. «Je ne reçois plus de courriers de lecteurs nous reprochant d’être trop à gauche ou trop à droite. La société civile donne désormais le tempo», observe Stéphane Benoit-Godet. Une pointe de mécontentement subsiste toutefois chez les lecteurs historiques, partisans d’un positionnement ferme sur les questions économiques. Une grappe de fidèles a ainsi grincé des dents en lisant l’éditorial «Libéralisme, le grand doute», qui lançait notre série d’articles sur la crise de ce modèle de société. «Il est pourtant nécessaire de questionner le libéralisme, au moment où cette notion est soumise à des tensions», appuie Stéphane Benoit-Godet. S’il conserve une place prépondérante, l’éditorial a perdu de sa superbe. «Auparavant, c’était un prestige pour les rédacteurs. Avec l’arrivée d’internet, on s’est rendu compte que ces articles réalisaient rarement de bons scores d’audience», ajoute-t-il.

En signant de son nom, le journaliste s’engage lui-même, plutôt que d’engager Le Temps. Une culture nouvelle pourrait renforcer cette posture. «Oserons-nous aller jusqu’au bout de l’exercice et écrire les éditos à la première personne du singulier?» se demande Gaël Hurlimann, tout en pointant le risque d’exposer les membres de la rédaction aux invectives des internautes. Qui parle, et avec quelles intentions, voilà une question sensible. Exemple extrême mais révélateur: l’agence de presse américaine Bloomberg, dont le patron a récemment annoncé sa candidature à la Maison-Blanche, va renoncer aux éditoriaux non signés. Ces contributions émanaient d’une équipe resserrée d’éditorialistes qui s’apprêtent à rejoindre l’équipe de campagne de Michael Bloomberg. Quel que soit le point de vue défendu, la transparence reste vitale.

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