Société

L’effet Adèle Haenel: le cinéma francophone est-il en train de vivre son #MeToo?

L’actrice Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia de lui avoir fait subir un «harcèlement sexuel» alors qu’elle avait entre 12 et 15 ans, et tout le cinéma francophone l’écoute. Une première

La prise de parole d’Adèle Haenel lundi dernier, sur le plateau de Mediapart, après la publication d’une longue enquête sur les abus du réalisateur Christophe Ruggia, a provoqué un séisme de magnitude 100. En France, le ministre de l’Intérieur, la ministre de la Justice et même la première dame ont commenté l’affaire, et la justice s’est mise en marche: le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour «agressions sexuelles sur mineure de moins de 15 ans par personne ayant autorité» et «harcèlement sexuel», sur les simples déclarations d’une femme.

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Il faut dire que ce soir-là, Adèle Haenel a tenu un discours politique majeur sur les violences sexuelles. Au-delà de son histoire, celle d’une enfant de 12 ans harcelée et agressée sexuellement par un adulte, durant trois ans, dans un rapport de manipulation et d’emprise au nom de l’art, parce qu’il lui avait octroyé un rôle dans un film, Adèle Haenel a braqué une loupe sur un système de domination qui rend ces choses possibles. Deux ans après l’avènement du mouvement #MeToo, et les révélations du système Weinstein – un homme puissant abusant de son pouvoir pour violer et contraindre au silence des femmes – quelque chose d’important s’est produit. Ce soir-là, la parole d’une femme dénonçant des agressions sexuelles a tonné jusqu’au sommet du pouvoir. Sans être remise en cause. Un effet Adèle Haenel?

Une page se tourne

«Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai l’espoir que la société va entendre et évoluer. Elle n’était pas prête «à mon époque» ni à nous écouter ni à nous entendre. Je pense que la prise de parole d’une actrice connue et reconnue change la donne. Sa parole va crédibiliser celle des autres. C’est un pas immense», nous écrit, par mail, l’actrice et scénariste Noémie Kocher. La Suissesse dont le dernier téléfilm, Dévoilées, vient d’être salué par la critique, a refusé l’échange de vive voix, parce qu’elle s’est reconstruite et veut laisser la parole aux autres. Elle-même avait dénoncé, bien avant #MeToo, le comportement du réalisateur Jean-Claude Brisseau.

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Ce dernier a été condamné, après la plainte de quatre comédiennes, à 1 an de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende pour «harcèlement en vue d’obtenir des faveurs sexuelles». Condamnation qui n’a pas empêché une partie de la profession de traîner la parole des plaignantes dans la fange. Olivier Assayas, Claire Denis et d’autres s’étaient même fendus d’une pétition pour soutenir «l’artiste blessé». «La presse avait décrédibilisé notre parole» à l’époque, souligne la Suissesse. Aujourd’hui, l’intérêt et l’écoute médiatique changent considérablement la donne: Mediapart s’est illustré ces derniers mois en allouant du temps, et donc des moyens financiers, pour révéler et dénoncer les violences sexuelles.

L’inversion du rapport de pouvoir

Cette fois, la Société des réalisateurs de films a radié son vice-président, Christophe Ruggia, et affirmé son soutien à l’actrice: «Nous la croyons et nous prenons acte immédiatement, sans nous dérober à notre propre responsabilité». Quinze ans après le silence assourdissant de «l’affaire Brisseau», Adèle Haenel lance: «Je suis devenue une lame. Je suis puissante aujourd’hui socialement.»

Il y a une visibilité pour cette enquête que nous n’avons pas eue dans l’affaire Luc Besson; et pourtant, cette nouvelle enquête ne vaut pas mieux que celle que nous avons publiée sur lui, en travaillant dix mois, en recueillant les témoignages de neuf femmes. Et en nous retrouvant face à un silence médiatique incroyable…

Marine Turchi, journaliste chez Mediapart

Consciente que l’inversion du rapport de pouvoir inverse aussi l’écoute. La journaliste Marine Turchi, qui a révélé cette affaire, et qui s’est lancée dans un travail de fond sur l’omerta du cinéma français, note également la différence de traitement: «Il y a une visibilité pour cette enquête que nous n’avons pas eue dans l’affaire Luc Besson; et pourtant, cette nouvelle enquête est aussi solide que celle que nous avons publiée sur lui, en travaillant dix mois, en recueillant les témoignages de neuf femmes et de nombreux témoins. Et en nous retrouvant face à un silence médiatique incroyable… Avec son statut dans le monde du cinéma, Adèle Haenel n’est pas quelqu’un dont on va dire qu’elle parle parce qu’elle n’a pas eu tel rôle ou qu’elle est en quête de publicité – car c’est malheureusement l’une des accusations scandaleuses que l’on entend souvent s’agissant des femmes qui témoignent, comme la plaignante de l’affaire Besson par exemple.»

«Est-ce qu’on écoute les femmes?»

Depuis la prise de parole d’Adèle Haenel, Christophe Ruggia s’est défendu: «A l’époque, je n’avais pas vu que mon adulation et les espoirs que je plaçais en elle avaient pu lui apparaître, compte tenu de son jeune âge, comme pénibles.» Une enquête judiciaire est lancée. Que dira-t-elle quand les affaires de violences sexuelles sont si souvent une histoire de parole contre parole, qui dessert les femmes, comme l’a souligné Adèle Haenel, justifiant sa décision de médiatiser son histoire plutôt que de la porter en justice: «En cas de situations de violences sexuelles ou de viol, c’est un viol sur dix qui aboutit à une condamnation en justice. Ça veut dire quoi pour les neuf autres? […] Il y a tellement de femmes qu’on envoie se faire broyer, soit dans la façon dont on va récupérer leur plainte, soit dans la façon dont on va disséquer leur vie. Comment elle s’est habillée? Qu’est-ce qu’elle a fait? Qu’est-ce qu’elle a dit?»

L’actrice a d’ailleurs appelé à interroger la «culture du viol» qui, selon elle, a permis à Christophe Ruggia de s’imaginer qu’il s’agissait d’une histoire d’amour. «La culture du viol, c’est une culture de la prédation, de l’idée que même s’il y a résistance, ça rend la conquête plus belle», nous précise Eléonore Lépinard, professeure associée en études genre à l’Unil. C’est une culture qui traverse les époques en nous donnant des récits de ce qui est désirable uniquement du point de vue des hommes. La culture du viol, c’est cette histoire du consentement qu’on renvoie aux femmes dès qu’elles dénoncent, en insinuant qu’elles sont des affabulatrices, pour protéger un pouvoir en place et continuer à ne pas se poser la question du consentement des femmes. Ça fait longtemps que les femmes parlent. Mais est-ce qu’on les écoute?» Cette fois, Adèle Haenel avait le pouvoir…

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