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L’effet chicano, ou la «mexicanisation» des USA

L’influence du Mexique est omniprésente aux Etats-Unis. De plus en plus de Nord-Américains mangent, dansent et regardent la télévision comme leurs voisins du sud. Portrait de deux convertis

L’effet chicano

L’influence du Mexique est omniprésente aux Etats-Unis. De plus en plus de Nord-Américains mangent, dansent et regardent la télévision comme leurs voisins du sud. Portrait de deux convertis

Vêtue d’une robe rouge brodée de sequins et d’une couronne argentée, l’adolescente danse au bras de son père. Cette photo, publiée sur la page Facebook de sa mère Cynthia Trevino Curtiss, a été prise lors de sa quinceañera, la fête de son quinzième anniversaire. Un rite de passage extrêmement important pour les Mexicains, qui signale le passage de la jeune fille à l’âge adulte, à grand renfort de robes à frous-frous, de chorégraphies élaborées et de pièces montées. La jeune Texane vient pourtant d’une famille blanche – anglo, comme on dit ici. Mais elle a voulu célébrer sa quinceañera, comme toutes ses amies hispaniques.

Les Etats-Unis sont en pleine mexicanisation. «J’ai grandi entourée par cette culture, raconte Rachael Small, une Californienne de 29 ans originaire de Los Angeles. Enfant, je jouais avec des poupées mexicaines et je décorais ma chambre avec du papel picado (du papier perforé de couleur, ndlr). La musique de mariachi qu’écoutait la femme de ménage et le talk-show en espagnol que je regardais avec elle le samedi soir font partie de mes tout premiers souvenirs.»

Kate Newman, une New-Yorkaise de 29 ans originaire de Chicago, se souvient pour sa part des célébrations organisées par son école pour la fête des morts: «Il y avait des crânes en sucre et du Pan de Muerto (un pain en forme d’os, ndlr).»

Cette forme d’acculturation inversée passe en premier lieu par le ventre. «Certaines spécialités mexicaines, comme le taco, font désormais partie de l’alimentation américaine de base, relève Gustavo Arellano, l’auteur de Taco USA: How Mexican Food Conquered America . Les ventes de salsa dépassent celles de ketchup et de gigantesques chaînes de fast-food, comme Taco Bell, sont consacrées à la cuisine mexicaine.»

La musique latino a elle aussi conquis les Etats-Unis. «Toutes les discothèques passent du hip-hop mexicain, même celles fréquentées par des anglophones, note Tanya Nieri, une sociologue de l’Université de Californie qui étudie les migrants mexicains. Même les grands-mères blanches de l’Ohio prennent des cours de zumba (une forme de fitness mêlant salsa, merengue et cumbia, ndlr).» Elle y voit un phénomène similaire à celui de la musique noire – jazz, blues, soul – appropriée par les Blancs dès les années 20.

L’influence chicano se fait également sentir à la télévision. Univision, une chaîne américaine en espagnol, est devenue en février la station la plus regardée du pays chez les 13-34 ans et la deuxième la plus regardée chez les 18-49 ans. Certaines séries mexicaines, les telenovelas, attirent des millions de spectateurs, dont une bonne part d’anglophones, à l’image d’ Eva Luna ou de La Reina del Sur , diffusées avec des sous-titres en anglais.

Plus inattendu, «dans les quartiers pauvres de certains Etats du sud-ouest, comme l’Arizona ou la Californie, on voit des jeunes filles blanches adopter l’esthétique cholo, privilégiée par les gangs mexicains», indique Tanya Nieri. Elles se teignent les cheveux en noir et portent du rouge à lèvres de couleur vive, de l’eyeliner et des bandanas.

Comment expliquer l’influence disproportionnée exercée par ce voisin du sud sur les Etats-Unis? «Il y a désormais plus de 34 millions de personnes d’origine mexicaine aux Etats-Unis, c’est plus de 10% de la population totale, fait remarquer Ruben Rumbaut, spécialiste de la migration à l’Université de Californie. Face à une telle immigration de masse, il est normal que l’acculturation se déroule dans les deux sens.» Chaque Américain a au moins un collègue, un ami ou un camarade de classe latino. Dans certaines régions du sud-ouest, la part de Mexicains – et leur influence – est plus élevée encore, comme à Los Angeles, où elle atteint 40%, ou à San Antonio où elle s’élève à 71%.

Mais ces chiffres n’expliquent pas tout. «L’échange, l’interprétation et l’emprunt de traits culturels font partie des grandes traditions américaines», souligne l’agence Conill, qui a publié un rapport montrant que 78% des Américains non hispaniques s’estimaient influencés par la culture latino. Pays de migrants, les Etats-Unis ont l’habitude de pratiquer le syncrétisme.

Mais lorsqu’ils reprennent les codes mexicains, les Américains les adaptent à leur sauce. «Le burrito et les nachos aspergés de fromage jaune sont des inventions américaines», glisse Gustavo Arellano. Tout comme les fajitas et les frozen margaritas. «Les Américains ont carrément créé de toutes pièces une fête mexicaine: le Cinco de Mayo», ajoute Ruben Rumbaut. Désormais célébrée par la quasi-totalité des bars et restaurants aux Etats-Unis, cette commémoration d’une obscure bataille du XIXe siècle a vu le jour en Californie dans les années 40.

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Conill

Agence de communication

«L’échange, l’interprétation et l’emprunt de traits culturels font partie des grandes traditions américaines»

«Les Américains ont créé de toutes pièces une fête mexicaine: le Cinco de Mayo»

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