20 ans

L'égalité hommes-femmes, c'est pour quand? 

Malgré tous les beaux discours sur l’égalité, celle-ci est loin d’être atteinte. Les femmes bénéficieront-elles enfin des mêmes prérogatives que les hommes en 2038? Si l’on croit aux utopies, peut-être…

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 dernières années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Après dix ans d’amélioration, les inégalités entre les femmes et les hommes à travers le monde se sont creusées, selon le Forum économique mondial, qui se base sur cinq domaines – santé, survie, émancipation politique, opportunités économiques et éducation – pour faire ses calculs.

Alors qu’en 2016, 68,3% de la disparité était enfin comblée, celle-ci a régressé de 0,3% en 2017. Trois fois rien? Sauf qu’à ce rythme, note le Forum, «l’écart mondial entre les genres devrait prendre 100 ans à se résorber, contre 83 l’année dernière.» Pour atteindre l’égalité mondiale entre les sexes, il faudrait attendre environ 99 ans dans le domaine de la politique, et 217 ans – soit l’an 2234 – pour que les opportunités économiques soient les mêmes pour les femmes que pour les hommes.

Pourtant, en réduisant de 25% l’écart entre les genres d’ici à 2025, le PIB mondial pourrait bondir de 5300 milliards de dollars, selon le Forum économique. Oui, la participation des femmes est bonne pour la prospérité…

Clichés misogynes

Hélas, le diable de la discrimination règne encore vigoureusement sur la Terre, comme le dénonce un hors-série récent du Courrier International intitulé «Femmes, un combat mondial». Des exemples? Le droit de vote féminin, qui reste toujours quasi inexistant dans certains pays tels que l’Arabie saoudite, où les femmes ne sont autorisées à voter qu’aux élections locales, et seulement depuis 2015. Tandis qu’aux Emirats arabes unis, un système de tri n’offre pas à toutes l’accès aux urnes. Pas mieux dans les couloirs lambrissés de l’économie américaine, où seul un tiers des doctorants sont des doctorantes; un chiffre qui ne progresse pas depuis vingt ans. Et où le sexisme s’épanouit comme un vieux lézard au soleil.

Pour le démontrer, une étudiante en master à l’Université de Berkeley a décortiqué, dans le cadre de son mémoire, les milliers de commentaires laissés anonymement sur le forum «Job Market Rumors», très prisé des étudiants et enseignants en économie. Résultat: les termes majoritairement associés aux femmes étaient: «super-canon», «lesbienne», «bébé», «anal», «mariage», «féminazi», «traînée», «vagin», «excitée», «secrétaire», «shopping», «vieille»… tandis que les principaux mots associés aux hommes étaient: «mathématicien», «conseiller», «motivé», «objectifs», «Nobel» et «philosophe». Conclusion: même quand les politiques en matière d’égalité sont bien là, réussir à aller dézinguer les clichés misogynes enkystés dans le cerveau de certains est une autre paire de manches…

Evolution lente

C’est d’ailleurs par une anecdote qui en dit long sur les représentations «ancrées» que le sociologue du genre à l’Unil Sébastien Chauvin dessine une société qui serait enfin plus juste envers les femmes. Selon lui, le monde «sera déjà un peu plus égalitaire le jour où l’on nous annoncera qu’une femme de pouvoir comme Angela Merkel est en couple avec un jeune footballeur comme Neymar, et que tout le monde trouvera cela aussi normal que le couple formé par Melania et Donald Trump.» Certes, Angela Merkel a déjà un «first man». Mais son époux, Joachim Sauer, n’a ni vingt-cinq ans de moins ni un passé de top model. A 68 ans, ce scientifique ne se plie même que très rarement aux «programmes des premières dames» concoctés en marge de chaque G20. Et dès qu’il apparaît, certains articles s’extasient sur sa présence au milieu des «femmes de», comme si on avait parachuté un éléphant au milieu d’une réunion Tupperware. Dans le même temps, les looks des Melania Trump, Brigitte Macron et consœurs font couler des litres d’encre.

Le cheminement vers l’égalité est un travail de longue haleine, car il faut bousculer des mentalités façonnées depuis des siècles

Colette Fry, directrice du BPEV

Selon le Forum économique mondial, il faudra donc un siècle pour bénéficier d’articles aussi dithyrambiques sur les belles toilettes des «époux glamours» d’un contingent de premières ministres venues décider de la marche du monde… Du côté de la Suisse, Colette Fry, directrice du BPEV – bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques – de Genève, se dit elle-même «modérément optimiste» quant à l’achèvement des luttes pour l’égalité dès 2038.

«Pour fêter les trois décennies d’existence du bureau, cette année, nous avons réalisé une étude rétrospective sur trente ans d’actions publiques en Suisse. Nous avons pu constater que l’évolution a été très lente, et que le cheminement vers l’égalité est un travail de longue haleine, car il faut bousculer des mentalités façonnées depuis des siècles», explique-t-elle, avant de donner quelques exemples d’engagements à poursuivre: «Dans la formation, il faut toujours lutter pour favoriser l’équilibre des choix de carrière entre les filles et les garçons, puisque les filles continuent de choisir en majorité les filières du «care»: c’est-à-dire du soin aux autres.»

Vague féministe

Autre exemple: la vie privée. Car malgré un plan d’action dans les entreprises destiné à favoriser l’équilibre entre vie professionnelle et familiale, on s’aperçoit qu’un plafond de verre existe toujours au sein des couples, qui pousse encore les femmes à être celles qui ralentissent leur carrière quand l’enfant paraît…

Depuis peu, l’OCDE recommande d’ailleurs fortement à ses pays membres de favoriser des politiques publiques volontaires pour inciter les femmes à développer plus leur évolution professionnelle. L’organisme a calculé que leur plus grande implication professionnelle permettrait à l’économie de faire un bond de 12% d’ici à 2030. Hélas, même en Suède, le pays au congé paternité le plus généreux du monde (six mois), les femmes gagnent entre 15 et 20% de moins dès qu’elles deviennent mères… parce qu’elles travaillaient moins durant les cinq années suivant la naissance de leur premier enfant. Elles sont également deux fois moins susceptibles que les hommes de devenir cadres supérieurs.

Alors certes, de nouvelles lois, comme celle instaurée en Allemagne en juillet 2017, permettent à des femmes de demander à leur entreprise le montant du salaire de leurs homologues masculins, à poste équivalent, pour voir si le leur est bien aligné, mais l’égalité salariale ferait peut-être un bond majeur si l’on arrêtait de demander aux femmes, de façon récurrente, comment elles «concilient carrière et maternité».

«Le discours sur la répartition des rôles entre paternité et maternité est en train d’évoluer, souligne Sébastien Chauvin, mais l’on s’aperçoit que même au sein des couples aux idéaux les plus égalitaires, ça marche durant deux ou trois ans, avant que la division des rôles ne devienne plus inégalitaire… Cependant, il est possible que les choses changent plus vite, désormais. Car une nouvelle vague de féministes a décidé de s’attaquer à toutes ces problématiques non résolues.»

Ecart des salaires

Amusé par l’idée de prédire où en sera l’égalité du genre en 2038, il donne quelques pronostics: «Il est possible qu’il y ait moins de sexualité, car l’injonction sexiste à avoir une hypersexualité quand on est un homme a déjà diminué. Le fait que l’âge du premier rapport sexuel ait déjà remonté est le symbole d’une tendance qui se dessine… On pourrait également assister à la fin du mariage d’amour, qui date déjà de la fin du XIXe siècle et pourrait déboucher, dans vingt ans, sur un projet de concubinage plus vaste lié aux enfants, avec d’autres histoires vécues ailleurs, et l’idée que le mariage peut être l’union de plus de deux personnes.»

De son côté, Colette Fry propose aussi quelques chiffres: «L’inégalité salariale est actuellement de 2 à 3% à Genève, et de 15% en Suisse. Dans vingt ans, on peut envisager une légère diminution, mais pas un écart entièrement comblé. En politique, aussi, la représentation des femmes dans les parlements cantonaux, qui est actuellement de 30%, pourrait monter à 35% dans vingt ans. Quant aux femmes cadres, qui représentent aujourd’hui 40% dans l’Etat de Genève, elles pourraient être de 48% dès 2038. Bien sûr, les choses peuvent évoluer encore plus vite, mais l’on sait, hélas, que rien n’est jamais acquis…»

Il suffit même de regarder du côté de l’IVG pour voir à quel point les droits acquis de haute lutte restent fragiles. En décembre dernier, le Conseil de l’Europe alertait ainsi dans un rapport intitulé «Restrictions retrogrades» que le droit à l’IVG est en recul dans plusieurs de ses pays membres. Et pendant ce temps, le Viagra commence à être disponible en pharmacie sans ordonnance, comme au Royaume-Uni. Ce produit-là ne risque pas d’être interdit à la vente d’ici à 20 ans…


«L’égalité ne sera pas atteinte en 2038»

Caroline Dayer, chercheuse et formatrice, experte en prévention des violences et des discriminations

Le Temps: Quelles seraient les mesures à prendre immédiatement pour que l’égalité soit totale en 2038?

Le dernier rapport sur l’égalité entre femmes et hommes du Forum économique mondial montre que l’indice régresse aussi en Suisse. Ce qui veut dire que l’égalité ne sera pas atteinte en 2038. Mais des avancées pourraient être observées si des mesures efficaces sont définies et mises en œuvre dès maintenant, notamment concernant l’égalité salariale et le congé paternité.

On sait que l’égalité n’est pas seulement affaire de mesures politiques, mais aussi de schémas sexistes. Pensera-t-on de façon plus égalitaire dans vingt ans?

Un travail de déconstruction des stéréotypes de genre constitue un vecteur de transformation vers davantage d’égalité concrète, dans le sens où ils conditionnent encore fortement les parcours et conditions de vie. Donc si une telle dynamique est renforcée, il sera possible dans vingt ans de penser et agir de manière moins discriminatoire. L’éducation et l’école notamment peuvent œuvrer en évitant que le développement ne soit entravé par des assignations figées. Dans ce sens, différentes formations à destination des adultes et outils pédagogiques à destination des élèves sont donc développés…

L’égalité est une préoccupation récente. Maintenant qu’elle est au cœur des débats, la voyez-vous progresser plus vite qu’auparavant?

Le passage actuel de la parole individuelle aux voix plurielles et à l’indignation collective face à l’impunité des violences sexistes et sexuelles marque un tournant dans la prise de conscience de l’ampleur de ces violences. Le travail qui s’est fait dans la durée et dans l’ombre a permis d’accroître la visibilité de ces questions.

Dans vingt ans, cette prise de conscience sera certainement affinée, mais pour que l’égalité progresse concrètement, l’enjeu consiste dès maintenant à passer des discours aux actes et aux moyens, que ce soit par rapport aux violences, inégalités salariales, précarité sociale et économique des femmes, discriminations professionnelles et politiques, etc. La concrétisation de cette avancée demande encore de penser et agir de manière structurelle pour renforcer les dynamiques.

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