Alors que les révélations concernant les abus sexuels commis sur des mineurs par des membres du clergé catholique se multiplient, le célibat des prêtres subit l’épreuve du feu. Le pape, qui publiera aujourd’hui sa lettre aux Irlandais à propos de la pédophilie, maintient le caractère sacré de cette discipline propre à l’Eglise catholique latine. Mais celle-ci est aujourd’hui ouvertement remise en question par d’éminents évêques et cardinaux. Et certains prêtres n’hésitent plus à affirmer qu’une immaturité affective assez massive règne dans le clergé catholique. La question est sur toutes les lèvres: l’Eglise latine, en perpétuant l’interdit de la sexualité pour les prêtres, favoriserait-elle l’émergence de penchants pédophiles?

Le théologien suisse Hans Küng en est convaincu. Au début du mois de mars, il est parti en croisade contre le célibat des prêtres, dont il réclame l’abrogation depuis longtemps. Cette pratique est la «racine de tous les maux», dit-il dans une tribune publiée par Le Monde. Dans un autre texte publié le 17 mars par la Süddeutsche Zeitung, citant un psychothérapeute américain qui étudie la question depuis 25 ans, il explique que la forme de vie célibataire «peut encourager des penchants pédophiles».

Le psychothérapeute auquel Hans Küng se réfère s’appelle Richard Sipe. Cet ancien moine bénédictin a été prêtre durant 18 ans. Il s’est spécialisé dans le traitement des troubles mentaux des clercs catholiques. Il a publié plusieurs livres à ce sujet, et travaillé comme expert dans les enquêtes civiles et pénales concernant les affaires d’abus sexuels de mineurs commis par des prêtres aux Etats-Unis. ­Selon lui, il y a bien un lien entre le célibat consacré, la morale sexuelle rigide de l’Eglise catholique et la pédophilie. Dans un texte figurant sur son site internet www.richardsipe.com, il explique que le système romain et la culture cléricale encouragent et préservent l’immaturité psychosexuelle des prêtres. Plusieurs études effectuées aux Etats-Unis et au Canada démontrent effectivement que deux tiers des membres du clergé ne sont pas mûrs sur le plan affectif. Selon Richard Sipe, «l’attitude et l’enseignement de l’Eglise catholique romaine à propos de la sexualité humaine sont faux, aussi faux qu’ils l’étaient déjà au sujet de l’héliocentrisme.» Etudes à l’appui, il affirme qu’environ 6 à 10% des prêtres catholiques sont pédophiles. «Une majorité du clergé n’est pas en mesure de gérer la privation sexuelle d’une manière saine, par exemple au moyen de la sublimation», écrit-il. Le système catholique romain, s’il ne change pas, continuera à produire des abuseurs, selon Richard Sipe.

Le psychothérapeute dénonce en particulier la culture autoritaire qui règne dans l’Eglise romaine. Non seulement cette culture déresponsabilise les prêtres, mais elle encourage chez certains d’entre eux un sentiment de supériorité et d’impunité.

Le théologien protestant et psychanalyste genevois Thierry de Saussure s’est intéressé, dans un ­livre * récemment publié, entre autres au thème de l’institution ecclésiale et de la perversion. «Chez beaucoup de prêtres, le célibat constitue une sorte de refuge lorsqu’il existe des problèmes affectifs qui rendent la relation à l’autre sexe difficile, dit-il. Dans ce cas, le célibat n’est pas un choix librement consenti, mais l’expression d’une fixation archaïque à la mère ou au père. Si les motifs inconscients jouent le rôle principal dans ce choix, toutes les perversions sexuelles sont possibles, y compris la pédophilie.»

Stéphane Joulain est un prêtre heureux. Thérapeute familial, psychanalyste et missionnaire, il s’épanouit dans le célibat. Lucide sur les problèmes de l’Eglise catholique, il a répondu à Hans Küng par la voie d’une tribune publiée également dans Le Monde. S’il admet qu’une majorité du clergé est immature sur le plan affectif – il travaille sur cette question depuis une quinzaine d’années – il refuse tout lien entre le célibat consacré et la pédophilie. «L’immaturité affective ne signifie pas forcément pédophilie, nous dit-il. Ce qui est certain, c’est que les pédophiles trouvent dans le célibat consacré un statut social acceptable, qui leur permet de côtoyer des enfants. Et les multiples fonctions que doivent assumer les prêtres aujour­d’hui peuvent conforter les pédophiles dans leur sentiment de toute-puissance.»

S’il réfute lui aussi le lien entre célibat et pédophilie, le Père jésuite suisse Jean-Blaise Fellay observe cependant que «60% des prêtres viennent de familles où la mère est dominante. Le célibat est une façon de vouer une fidélité à celle-ci et de répondre à son désir secret de ne pas avoir de rivale.»

Pourtant, la pédophilie est un problème qui touche massivement l’Eglise catholique. Les autres Eglises chrétiennes ne semblent pas connaître de scandales de telle ampleur. Stéphane Joulain et Jean-Blaise Fellay n’en sont pas si sûrs, et dénoncent une focalisation médiatique sur l’Eglise romaine. «Le message de l’Eglise sur la sexualité déplaît, alors les médias se déchaînent contre elle lorsque des affaires d’abus émergent, dit le premier. Pourtant, de telles affaires existent également dans les autres confessions et religions.» «La problématique de la pédophilie des clercs des autres confessions chrétiennes n’est pas liée à l’Eglise, dit le second, car ceux-ci sont souvent mariés, et l’on sait que la majorité des abus ont lieu en famille. Du coup, on en parle moins dans les médias. L’abolition du célibat des prêtres n’est donc pas une solution pour lutter contre la pédophilie.»

Pour Jean-Blaise Fellay, le problème de la pédophilie est davantage lié à une culture puritaine propre aux pays anglo-saxons qu’à la morale rigoriste de l’Eglise catholique. «J’observe que ces cas d’abus sexuels concernent pour l’essentiel les Etats-Unis, l’Irlande et des pays du nord de l’Europe où prédomine un certain puritanisme», dit-il.

Le meilleur moyen de lutter contre la pédophilie est encore le renforcement du discernement des vocations. «L’immaturité affective est surtout présente chez les prêtres qui ont été formés au cours des années 70 et 80 dans les structures hermétiques qu’étaient les petits et les grands séminaires, où ils étaient en rapport uniquement avec d’autres hommes, relève Stéphane Joulain. La jeune génération de prêtres n’est plus formée de cette manière.»

Les mesures de discernement adoptées aujourd’hui permettent de mieux déceler les structures psychiques des candidats au sacerdoce. Dans le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, ces derniers sont soumis à des évaluations psychologiques depuis une vingtaine d’années. «Les candidats effectuent des stages dans des milieux difficiles, comme les institutions pour handicapés, où leur personnalité se révèle. Le problème, c’est qu’il est plus difficile de percevoir une tendance pédophile qu’un penchant homosexuel», explique Jean-Blaise Fellay, actif dans la formation des prêtres du diocèse depuis quinze ans.

L’abolition du célibat ne réglerait pas non plus le problème de l’hémorragie de prêtres, conclut le jésuite. «Ce débat est déjà dépassé. La jeune génération ne va plus à l’Eglise, et ne pense pas à s’engager dans le sacerdoce. Aujourd’hui, elle est attirée par les mouvements charismatiques catholiques, qui comprennent des religieux et des laïcs. L’évangélisation n’est plus le fait des prêtres, mais des femmes laïques. Malheureusement, elles ne sont souvent pas assez formées. Mais l’Eglise n’a pas pris conscience de ces changements fondamentaux, qui ont lieu dans l’indifférence ­générale.»

*  « L’inconscient, nos croyances et la foi chrétienne. Etudes psychanalytiques et bibliques» , Cerf, 2009.