Les enquêteurs américains y avaient mis toute la prudence diplomatique possible. Pourtant, le rapport qu'ils ont rendu public, vendredi après-midi, sur les causes de la catastrophe du Boeing 767 d'Egypt Air, le 31 octobre dernier, a fait l'effet d'un chiffon rouge narguant les susceptibilités égyptiennes (LT du 13 août).

«Il ne faut pas pronostiquer sur les causes de la catastrophe», a prévenu Ibrahim al-Démeiri, ministre égyptien des Transports. En clair, l'hypothèse du suicide du copilote égyptien, Gamil al-Battouti, qui se dessine au fil des 1665 pages de comptes rendus parfois contradictoires, ne fait pas recette au Caire. L'étrangeté supposée du comportement de Battouti, resté seul dans le cockpit pendant un fatal passage aux toilettes du commandant de bord, est vue ici comme parfaitement normale.

Selon la transcription des deux dernières minutes du vol, le copilote aurait dit «je m'en remets à Dieu» dès que le commandant a refermé la porte du cockpit, puis déconnecté manuellement le pilote automatique. Il aurait ensuite mis la manette des réacteurs sur position «ralenti» avant de pousser vers l'avant le manche de contrôle de l'avion, qui commence alors à piquer du nez à un angle de 40°, tout en répétant la formule «je m'en remets à Dieu» sur un ton monotone – presque incantatoire, jugent certains experts.

«C'est le genre de formule religieuse qu'on sort à tout va chez nous, un peu comme vous diriez «mon Dieu!» ou simplement «m…!» assure Hani, vendeur de journaux au centre-ville, qui veut voir dans le crash «une cause que les Américains se refusent à avouer». La langue populaire, il est vrai, raffole du nom de Dieu, que ce soit dans l'expression leitmotiv «in cha Allah» (si Dieu le veut) ou pour assurer de son bon état de santé – «al hamdulillah», Dieu merci, tout va bien –, en passant par «astaghfirullah» (je demande le pardon de Dieu) prononcé au passage d'une silhouette féminine attrayante. Pour un psychiatre arabophone, cité dans l'enquête américaine, il est d'autant plus normal que le copilote ait répété cette formule qu'il était en situation de stress ou de grand danger.

Les soupçons de l'Egypte se tournent vers des causes plus techniques, voire vers une vraie conspiration yankee. Le chef de l'aviation civile égyptienne, Abdel Fattah Kato, évoque «des données radar montrant trois signaux de grande vélocité dans la zone et le long de la trajectoire du vol» dans une lettre adressée à l'Administration de l'aviation fédérale américaine et incluse dans le rapport. Sans reprendre directement la thèse qu'un missile américain aurait percuté l'avion, largement diffusée dans la presse égyptienne à l'automne dernier, Abdel Fattah Kato rappelle l'autorisation donnée au Boeing de traverser «les zones militaires d'alerte 506 et 105A juste avant l'accident» et se plaint que les images radar «classifiées» de l'US Air Force n'ont pas été mises à la disposition des responsables égyptiens. Ces images radar pourraient, selon lui, révéler des avions n'émettant pas de signal de présence à ce moment-là, des missiles ou des perturbations atmosphériques. Selon Walid Murad, président de l'association des pilotes égyptiens, les enquêteurs américains ont également «oublié» les témoignages d'un pilote jordanien et d'un pilote allemand, qui auraient vu tous deux des missiles dans la zone. La direction d'EgyptAir s'agace, enfin, des «rapports superflus et sans lien avec la catastrophe» égrenés dans l'enquête, notamment sur la personnalité ambiguë de Gamil al-Battouti. Des témoins cités par le FBI brossent un tableau peu flatteur du copilote, qualifié même de «vieux cochon» par un membre du personnel d'un hôtel de Manhattan où il aurait séjourné juste avant le crash. Ce préretraité de 59 ans, décrit par ses proches comme un musulman sincère, aurait suivi deux adolescentes dans les couloirs de l'hôtel, se serait masturbé tout nu devant sa fenêtre et se serait enquis des effets du Viagra sur l'impuissance auprès d'un ami. Une source le décrit comme un homme austère, mais rendu comme «un enfant dans un magasin de bonbons» dans le frivole New York. Une autre parle d'«une tragédie en attente», et plusieurs insistent sur sa solitude et son penchant pour l'alcool. Clinton a bien dérapé sexuellement sans qu'on remette en cause sa capacité de gouverner son pays, a protesté en substance un journaliste égyptien lors de la conférence de presse organisée par les auteurs du rapport. Après une tragédie qui a fait 217 morts, difficile, en effet, de faire la part des choses.