Interview

Leïla Slimani: «J’écris sur ce qui me fait le plus peur»

La romancière, «représentante personnelle d’Emmanuel Macron pour la francophonie», est à Genève pour présider le jury documentaire du FIFDH. L’occasion d’évoquer avec la lauréate du Prix Goncourt 2016 ses projets et ses espoirs

Assise dans la pénombre d’une salle de cinéma vide, chaussettes à fleurs et Dr. Martens blanches aux pieds, elle est tout entière penchée sur le halo d’un smartphone hyperactif. «C’est bien mon mari qui accueillera la baby-sitter? Parce que moi, je ne repasse pas à l’hôtel.» Une heure dans la vie de Leïla Slimani.

On connaissait l’autrice depuis la sortie de son premier roman, Dans le jardin de l’ogre, en 2014, couronnée en 2016 par le Prix Goncourt pour Chanson douce. Ces deux dernières années, on a découvert la citoyenne engagée, l’humaniste révoltée. Quand elle a «quelque chose à dire», la Franco-Marocaine n’hésite pas à défendre les droits et les libertés – des femmes, des sans-papiers, des inaudibles – à travers des tribunes uppercuts, ou par le biais de son essai, Sexe et mensonges, consacré à la «misère sexuelle» au Maghreb.

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Invitée à Genève à l’occasion du FIFDH, dont elle préside le jury documentaire, elle a parlé au Temps de littérature, de son rôle «représentante personnelle d’Emmanuel Macron pour la francophonie», de ses espoirs et de ses envies avant de remettre le prix ce samedi.

Le Temps: Vous êtes ultra-sollicitée, pourquoi avoir accepté la présidence du jury documentaire du FIFDH?

Le documentaire est un genre que j’adore même si je le connais moins que le cinéma: je vais rarement dans les salles obscures pour en visionner, donc c’était pour moi une bonne occasion de découvrir ce qui se fait aujourd’hui: la proposition m’a séduite.

Vous dont les mots sont l'obsession, préférez-vous être présentée comme écrivain, écrivaine, auteur, auteure ou autrice?

J’aime bien écrivaine!

Ces débats sur la féminisation de la langue française vous importent-ils?

Bien sûr! La langue a beau avoir des règles, on n’arrête pas d’y contrevenir, et ces changements d’usage préfigurent le changement social: la langue est plus rapide que tout. Finalement, les académiciens qui viennent d’autoriser la féminisation des noms de métier ne font que suivre…

«Représentante personnelle d’Emmanuel Macron pour la francophonie», très concrètement, ça veut dire quoi?

Tous les gens qui représentent un des 88 pays de l’Organisation internationale de la francophonie sont les «représentants personnels» de leur chef d’Etat: des sortes d’ambassadeurs. Dans les mois qui viennent, on va mettre en place un congrès des écrivains francophones pour venir en aide aux auteurs menacés ou en difficulté, et un parlement des écrivaines. On fait tout pour que les écrits circulent mieux, parce qu’aujourd’hui, un livre publié au Maroc doit, pour avoir une visibilité en Tunisie, passer par Paris. Ce n’est pas normal.

La question de la langue française polarise dans les anciennes colonies. Quel regard portez-vous sur le rapport de domination que certains accordent à la langue?

Je leur dirais que ce rapport de domination existait déjà avec l’arabe, qui est aussi une langue coloniale. Pourquoi parle-t-on l’anglais aux Etats-Unis: parce qu’ils ont été colonisés. L’histoire des langues ce sont toujours des histoires de guerre, de violence. Donc cette naïveté qui consiste à dire: «Ahhh, c’est horrible, on parle français parce qu’on a été colonisés», je leur dis: réveillez-vous, quoi! Ca fait partie de l’histoire de l’humanité. L’Afrique est plurilingue: tout le continent parle au moins deux langues. C’est une chance! C’est notre «butin de guerre» [selon les mots de l’auteur algérien Kateb Yacine]. Et puis, c’est ma langue. Je ne suis ni victime, ni traître, ni dominée. C’est une langue qui donne accès au monde, à la littérature francophone du monde entier. C’est une langue qui m’a permis d’écrire: l’arabe est mythique, religieuse, c’est la langue du sacré, pas forcément celle avec laquelle on a envie de parler de sexualité. Le français m’a permis de m’émanciper.

En 2017, votre éditeur vous avait déconseillé d’accepter ce poste: selon lui, «la fréquentation du pouvoir abîme les écrivains». Qu'en pensez-vous aujourd'hui?

Je dirais: «La fréquentation du pouvoir abîme n’importe qui – à partir du moment où on lui accorde de l’importance.» Mais moi, je n’ai tellement pas d’intérêt pour le pouvoir… Quand je vois des gens se présenter à des élections, je me dis «mais POURQUOI»?

Force et courage à ceux qui avaient le secret espoir de vous voir vous lancer en politique…

Jamais! c’est horrible! On doit être responsable de trucs énormes, on est sous le feu des médias, il faut travailler tout le temps, c’est un cauchemar. Donc ça ne risque pas de m’abîmer.

On comprend mieux pourquoi vous avez refusé le poste de ministre de la Culture proposé par Emmanuel Macron!

J’aurais été nulle, c'est certain, parfaitement incompétente.

Vous avez toujours gardé une liberté de ton face au président français, notamment avec votre tribune liée aux sans-papiers – Signer ce genre de texte, n’est-ce pas déjà un engagement politique?

Parfois, vous êtes tellement blessé en tant que citoyen, que vous avez besoin de l’écrire. Moi, je ne me dis pas: «Tiens, ce serait opportun de réagir à ce sujet.» C’est épidermique: d’un coup j’en ai marre d’entendre n’importe quoi. Idem pour ma tribune en réaction à cet appel de Catherine Deneuve et compagnie sur «la liberté d’importuner». Tout le monde me parlait de ça et c’était tellement absurde: je suis rentrée, j’ai écrit un texte en quinze minutes, et je l’ai envoyé. Bon... Parfois on m’appelle pour me demander d’écrire sur des choses, et je refuse parce que j’ai rien à dire. Il faut aussi éviter la «tribunite» et savoir retenir sa plume.

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Qu’il s’agisse de votre nouvelle sur le viol publiée dans «Le Nouveau Magazine littéraire», de votre essai ou de vos romans, vous ouvrez la conversation sur des sujets tabous. L’écrivain, au-delà de la seule narration d’une histoire, doit-il être déclencheur d’un débat sociétal?

L’écrivain qui veut simplement écrire ses histoires est tout aussi légitime que celui qui écrit pour participer au débat public. Cela dit, je crois que tous les écrivains (ou presque) essaient d’aller à l’encontre des tabous. Mais si la rencontre avec les lecteurs ne se fait pas, ça reste un peu lettre morte. Ma chance, c’est que j’ai eu un public très intelligent et pertinent qui a compris des choses dont je n’avais peut-être même pas conscience au moment où j’écrivais, et en ont fait un débat. Ce sont les lecteurs qui font vos livres.

Parfois, vous êtes tellement blessé en tant que citoyen, que vous avez besoin de l’écrire.

Vos textes abordent des angoisses existentielles. L’écriture est-elle un exorcisme?

Je me suis rendu compte récemment que j’écris beaucoup sur ce qui me fait peur. C’est une façon de regagner une part de contrôle sur ces choses-là. De combattre le sentiment que j’ai de ma propre lâcheté. Ecrire sur le viol me donne l’impression que je ne vais pas me faire violer, écrire sur la mort des enfants me donne l’impression que les miens vont survivre. C’est un combat contre moi-même, ma gêne, ma petitesse, ma honte, ma mesquinerie...

Chacun de vos personnages est double: la jeune journaliste et mère de famille est en proie à des pulsions sexuelles autodestructrices, la nounou attentionnée tue les enfants, le jeune homme de bonne famille est hanté par le viol qu’il a commis. Vous, vous êtes en contact avec votre double?

Double, ce n’est rien! On est triple, quadruple… La plupart des gens montrent de multiples visages, selon leur entourage. C’est ce qui m’a toujours fascinée en tant qu’être humain. Moi, j’ai beaucoup de mots dans ma tête, j’entends cette part sombre de moi qui parle, oui. Et une autre part de moi qui lui répond.

Une autre dimension intéressante de vos personnages féminins est leur rapport à la maternité, très ambivalent. S’agissait-il pour vous de briser cette image «naturellement épanouissante»?

Il était important, urgent même, d’écrire ce que je ressentais en tant que mère: pas dans un but sociologique ou militant, mais je devais raconter cette solitude, ce désarroi, ce sentiment, là encore, de nullité. L’année dernière, j’ai dû aller dans 25 pays, et de la Chine au Brésil en passant par les Etats-Unis, toutes les femmes ont compris ce dont je parlais. C’est ce que disait Camus: «Plus vous raconterez quelque chose d’intime, plus vous accéderez à l’universel.»

Quelle place aviez-vous, enfant, dans votre famille?

Ma mère comme mon père ont beaucoup souffert de l’éducation des années 1940-50 parce qu’on ne les considérait pas, on ne les protégeait pas… Mes parents ont voulu nous élever à l’inverse de ça: nous donner le plus de place possible. Même si pour mon père, c’était très important de tracer une frontière entre adultes et enfants. Pas pour nous exclure, mais pour nous dire: «Profitez-en.» Mais bon, j’ai détesté l’enfance…

Pourquoi?

C’est horrible! On est toujours dépendant des autres, personne ne vous prend au sérieux, il faut toujours demander, on vit sous des ordres: c’est une dictature.

Et l’insouciance?

Il n’y a aucune insouciance: Moi, je n’ai jamais eu aussi peur que quand j’étais enfant. Je me couchais et je me disais «et si mes parents meurent, et si mes grands-parents meurent…» Sans pouvoir agir.

«Chanson douce» va être adapté, en France et aux Etats-Unis, dans deux productions différentes. Quel rôle jouez-vous dans ce processus?

Dans le cas français, le film est terminé: on m’a envoyé le scénario, demandé mon avis, j’ai eu la chance de tomber sur une réalisatrice [Lucie Borleteau] et des producteurs très délicats. On m’a invitée aux premières projections mais tout s’est fait de manière assez informelle et on ne m’a pas imposé quoi que ce soit. En revanche, pour le film américain, je m’impliquerai plus, parce que j’ai envie de donner un angle.

Y a-t-il une telle différence de lecture de l’histoire entre la France et les Etats-Unis?

Disons qu’en France, c’est évident: on tourne à Paris, on prend un couple de bobos, etc. Aux Etats-Unis, il y a plein de possibilités, selon qu’on tourne à New York ou à Los Angeles, selon qu’on choisit d’avoir une patronne afro-américaine ou latino-américaine, tous les enjeux de classe, de races, de lieux sont différents et ont une autre signification.

Qui sera aux commandes de la production américaine?

Je n’ai pas encore le droit de le dire et comme je n'ai pas envie d’être poursuivie par des avocats américains, je me tais…

Aux Etats-Unis, où vos deux livres sont récemment sortis, les maisons d’édition ont glissé des petits guides pour que les lecteurs ne soient pas trop «choqués» par vos textes. Vous les avez lus?

Oui… c’est une interview de moi dans laquelle j’explique pourquoi j’ai écrit ceci, comment je l’ai écrit, etc. Les éditeurs avaient peur de «hurt people’s feelings». Après, c’est quand même un peu… frustrant. Le livre devrait se suffire à lui-même: on doit faire confiance au lecteur.

La place des femmes est une de vos principales préoccupations, quel regard portez-vous sur l’époque, sur #MeToo?

C’est un tournant: une réalité dormante est enfin mise au jour. Il y a beaucoup de choses qui, puisqu’elles n’étaient pas dites, «n’existaient pas». Les hommes, eux aussi, ont pris conscience d’un certain nombre de choses. Et les ados nous font passer pour des hommes des cavernes tellement ils sont à l’aise avec ces enjeux-là! Même si dans de nombreux pays, le corps des femmes reste un champ de bataille…

Et au Maroc?

Les femmes se sentent déjà plus fortes. Il y a 15 ans, on se faisait harceler et on se disait entre nous «Oh allez, ça va quoi. Arrête.» Aujourd’hui, on se sent plus légitimes et on se dit qu’on pourra peut-être compter sur une solidarité féminine. Je vois des filles géniales, fières, qui ont envie de changer le monde pour leurs filles, pour leurs sœurs, pour les générations qui viennent. Je suis plutôt optimiste.

Où en est le milieu littéraire, en matière de sexisme systémique?

Pendant très longtemps, les sujets dits «féminins» ont été déconsidérés. Pour être «un grand écrivain», quand on était une femme, il fallait écrire sur des sujets considérés comme des sujets «d’hommes»: la guerre, l’histoire, etc. On disait: «Oh non, c’est une femme, ça va encore être «bienveillant», avec des personnages «gentils», ça va être un livre de «bonne femme». Ce sexisme existe toujours mais ça a beaucoup changé – on le combat âprement. Et puis nos lectrices sont là. C’est ce qui compte.

Vous avez signé un essai sur la place de la religion musulmane au Maghreb et la façon dont celle-ci régente la vie intime. Comment percevez-vous les débats actuels sur le voile en France, revenus sur le devant de la scène avec le hidjab sportif de Decathlon?

Tous ces débats m’ennuient terriblement et on entend beaucoup d’âneries. Tout le monde donne son avis sans savoir de quoi il parle! Le hidjab ne cache pas le visage: quand on est ministre ou député, on doit faire preuve d’un minimum de précision.

Vous avez un avis sur la question?

Moi, je suis contre le voile, qui est un objet inventé par le patriarcat, signe de soumission féminine et certainement pas anodin – mais je ne suis pas contre les femmes voilées. C’est toute la nuance: les montrer du doigt et les considérer forcément comme des victimes, c’est misogyne et raciste. On peut faire librement quelque chose qui reste une contrainte. Après tout, c’est le principe même de la religion: la soumission à une autorité supérieure – toutes religions confondues. C’est leur droit. Cela dit, je veux bien défendre les femmes voilées dans certaines circonstances, mais en revanche, j’aimerais que les femmes voilées me défendent en retour quand je suis attaquée parce que je porte une minijupe. Je veux qu’elles aillent à la télé et écrivent des tribunes. Et bizarrement, ça, ça n’est jamais arrivé. C’est ce qui m’inquiète.

Votre prochain livre parlera de la colonisation – était-ce une façon de raconter l’histoire de votre famille?

Vous savez, avant je pensais que les sujets étaient des choix. L’année dernière j’ai écrit un roman, que j’ai terminé. Mais je n’en étais pas contente. Alors je l’ai jeté. Il y a plein de gens autour de moi qui m’ont dit: «Mais tu es folle, t’as passé un an dessus, il faut le publier.» Je pense qu’il faut reconnaître quand on a fait un truc médiocre. Et parallèlement, ça faisait un moment que je me disais que j’écrirais bien sur l’enfance de ma mère. Mon éditeur m’a dit «C’est peut-être trop tôt pour t’atteler à quelque chose de si personnel». Finalement, c’est parti. On ne choisit pas. Je redécouvre mon histoire, celle de ma famille, je reconnecte des choses… c’est intéressant.

Lesquelles?

Je réalise d’où je viens.

Quels sont vos propres objectifs aujourd’hui?

La beauté. On manque de beauté. J’ai envie de revenir à l’émotion, à la poésie, à la langue, à une forme d’humilité. L’attention des autres et des médias peut beaucoup abîmer.

Quels sont vos espoirs pour les années qui viennent?

En ce moment, j’ai plus de craintes que d’espoirs, je dois dire. Le monde est en train de prendre une tournure vraiment bizarre. On est toujours aveugles face au présent. Peut-être qu’on est en train de sombrer vers les dictatures, vers le populisme. Il y a une libération de la parole raciste, du mensonge politique, d’une déferlante de haine qui me fait peur. Mais peut-être que je me trompe.


Questionnaire de Proust

Votre première pensée au moment du Prix Goncourt?: «Je vais enfin pouvoir rendre à mes parents ce qu’ils m’ont donné.»

L’injonction faite aux femmes qui vous insupporte: «Il faut souffrir pour être belle.»

Votre podcast de prédilection: La compagnie des auteurs, de France Culture.

Un auteur francophone qui vous accompagne en ce moment: Maryse Condé.

Un titre alternatif envisagé pour «Chanson douce»? «La nounou.»

Votre dernier cauchemar en une phrase: Ha! c’était cette nuit, les huissiers venaient chez moi et prenaient des notes pour savoir quels objets emmener.

Des huissiers…? Vous fraudez le fisc? (Rires) Non! Mais je sais pas, j’avais dû me disputer avec mon mari en plus…

Une heure à tuer à l’aéroport, que faites-vous? Je passe une heure à me demander ce que je vais faire et le temps que je me décide on m’appelle pour embarquer.

Le sujet du roman que vous venez de jeter? Je ne vais pas vous le dire! Sinon quelqu’un va me le voler. Je le réécrirai un jour…


Profil

Octobre 1981: Naissance à Rabat, Maroc.

2014: Sortie de Dans le jardin de l’ogre (Gallimard).

2016: Prix Goncourt pour Chanson douce.

2017: Sexe et mensonges (Les Arènes).

2019: Adaptation de Chanson douce au cinéma.

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