Secrets de rhétorique

L’éloquence? Une affaire de corps

Prendre la parole en public peut tétaniser. Pour exorciser la peur panique de bafouiller, on a suivi un atelier d’art oratoire, à la Haute Ecole des arts de la scène à Lausanne. Trois jours pour ne plus trembler au moment d’ouvrir la bouche

Parler en public, ne pas bafouiller, convaincre son auditoire: du 9 au 13 juillet, «Le Temps» explore les arcanes de l'art oratoire et de la rhétorique

Certains jours, on voudrait être Christiane Taubira. Ou Barack Obama. Ce petit trouble de la personnalité vous prend avant un exposé devant des partenaires potentiels, si vous êtes dans les affaires. Ou avant une leçon face à une classe d’ados particulièrement chahuteuse. Avant d’affronter des collègues grincheux par principe, un jour où il faut leur présenter un projet ambitieux. Sur le chemin qui conduit au grand oral, vous faites défiler en accéléré les grands discours de Christiane et de Barack. Et puis survient l’heure «H».

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Vous ouvrez la bouche, vous êtes Christiane Taubira, cette ardente que ses lettres portent, c’est grisant; mais patatras, vous avez surpris à l’instant un bâillement dans l’assemblée. Et soudain, vous ne reconnaissez plus votre voix: vous pensiez chanter comme le rossignol, vous croassez comme une misérable corneille. Vous trébuchez sur la cinquième phrase, vous cherchez une bouée dans les yeux d’un camarade qui vous fuit, le traître. La bafouille s’achève dans la confusion. A la pause-café, vous voudriez vous noyer dans une tasse. J’ai connu au moins une fois cette débandade.

Alors, pour ne plus jamais vivre ce camouflet, pour ne plus sentir mon cœur cavaler comme des Tatars dans la steppe, j’ai décidé de suivre un atelier d’art oratoire. A Lausanne, la Manufacture propose cet enseignement, trois jours intensifs, huit heures d’exercices sous la direction d’un comédien coach. Ce matin d’été, j’ai poussé la porte du bâtiment rouge de la Haute Ecole des arts de la scène. La Fribourgeoise Anne Schwaller (tout à gauche ci-dessus) m’a accueilli, avec ce mélange de pugnacité bienveillante et de magnétisme qui est sa distinction. Elle-même est actrice et metteuse en scène. Sous son aile, on est une poignée d’apprentis Cicéron.

Le test de la caméra

«L’éloquence n’est pas un don, c’est un art, il se travaille, pose-t-elle. D’habitude, tout part de la tête. J’ai une idée et je la transmets. Nous allons faire l’inverse: partir du corps pour que la voix se libère, que les idées naissent.» Et d’annoncer les objectifs: créer une parole pérenne et persuasive. Comme préliminaires, elle invite à raconter en deux minutes, face caméra, une prise de parole malheureuse. Un traumatisme ancien qui nous tarabusterait encore.

Ah, oui, les règles du jeu, celles qu’on se donne: on se tutoie, on s’épaule, on s’éclaire. Critique constructive, comme on dit. Devant l’objectif, je retrace un cauchemar de jeune journaliste, un débat où cinq invités rogues avaient fait vœu de silence, sous les yeux consternés de 200 témoins. On visionne la performance. Des «euh» en paquets. Sous la table, les jambes jouent un remake de La grande évasion.

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La force d’un silence

C’est une bouillie, on peut commencer à sculpter. Première règle: soigner sa posture, énonce Anne Schwaller. Relâcher les genoux; s’enraciner dans le sol, des orteils aux talons; ouvrir le plexus: c’est ainsi que la colonne d’air passera et que la voix portera. «En tant qu’orateur, on tend à l’image la plus simple, il faut réduire les signaux au maximum pour privilégier le message.» Deuxième principe: fixer ses yeux sur une personne, puis sur une autre et ainsi de suite. «Il ne faut pas lâcher du regard vos interlocuteurs, ce sont vos alliés.» Et les «euh», comment les éviter?

Plutôt que cette scorie, oser le silence, répond Anne Schwaller: «Un «euh» est le symptôme d’un vide, un silence annonce un événement.» Ce conseil-là, je l’inscris dans ma paume. Mais le trac, ce cœur qui vire tam-tam? Il est nécessaire, poursuit la comédienne. «Respire profondément, tu l’apprivoiseras.»

Le risque de l’instant

Pendant trois jours, j’enchaîne les exercices, physiques, ludiques, théâtraux, histoire d’explorer ce triangle: posture, regard, voix. «L’orateur, explique encore Anne Schwaller, est composé de votre personnalité et de l’institution que vous représentez. C’est un masque, il vous ressemble sans être tout à fait vous.»

En guise de petit graal, on plaide une cause qu’on a dans la peau. Dans ma bouche, surprise, pas un «euh», mais des silences en or. J’improvise mon discours, la scène est à moi, je suis Barack et Christiane, ha, ha. Mais non. Je suis juste moi, ajusté à mes mots. L’éloquence? «Accepter le risque de l’instant», souffle Anne Schwaller. C’est ce qui s’appelle conquérir sa liberté.


Un discours (presque) parfait, les conseils de la coach

Le mariage de votre meilleure amie. C’est vous qu’elle a choisi pour ouvrir le banquet. Le trac vous noue. Que faire? Ecrire d’abord son discours, dans la fraîcheur du soir.

Au matin, vous le lisez à voix haute et vous constatez que des tournures ne jouent pas: vous modifiez alors la formulation. On renouvelle l’exercice en l’adressant à un destinataire imaginaire. On souligne au Stabilo Boss les passages difficiles à dire et les mots pièges. On prend possession de sa partition.

On prononce son discours devant une personne de confiance, avec cette question: y a-t-il un passage qu’elle ne comprend pas? Surtout, on n’apprend pas ses tirades par cœur. Il faut privilégier l’ici et le maintenant.

Le cristal tinte, c’est à vous de parler. Vous vous levez, vous respirez trois à cinq secondes dans le silence et vous vous lancez.

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