The End of Men. Craignant peut-être de s’exposer au ridicule, l’éditeur français a préféré conserver le titre anglais original. Voyons, la fin des hommes! Sans doute une provocation dont les essayistes américains ont le secret. Le contenu du livre est plus nuancé mais tout de même décoiffant: selon son auteure, Hanna Rosin, le monde en pleine mutation que nous connaissons a besoin de gens très flexibles, multitâches, bardés de diplômes. Des fonceurs innovants, habiles et créatifs, qui savent consulter les autres avant de prendre des décisions. Des surhommes? Non, des femmes.

Certes, celles-ci ne contrôlent pas encore les postes clés, et de loin! Mais s’appuyant sur des statistiques et une étude de terrain originale en Alabama, la journaliste Hanna Rosin assure que des jeunes femmes sont enfin prêtes à prendre d’assaut le sommet socioprofessionnel de la pyramide. Que d’autres, moins diplômées, ont pris le pouvoir dans leur famille et leur ville. Et pendant ce temps, l’homme, frappé par la crise et ­l’effondrement de l’industrie, «s’éclipse». Caricature de la réalité, exagération coupable?

De passage à Paris, Rosin soutient sa thèse de façon décontractée. Sur son livre, qui a fait beaucoup de bruit aux Etats-Unis lors de sa sortie (LT du 29.10.2012), elle dissipe les malentendus, avoue quelques regrets. Non, elle ne veut pas célébrer un monde sans hommes, ni pousser les femmes à s’échiner au travail. En féministe libérale, Hanna Rosin entrevoit des mutations profondes et n’hésite pas à forcer le trait pour frapper les esprits.

Le Temps: Je ne vous cache pas que l’énoncé de votre livre provoque immanquablement des réactions très sceptiques, de type: «Aux Etats-Unis peut-être, mais en tout cas pas chez nous!»

Hanna Rosin: Aux Etats-Unis, les réactions sont les mêmes, surtout de la part des femmes. Certaines disent: «Cela ne reflète pas ma vie. Mes chefs sont des hommes, et mon mari ne fait rien à la maison», etc. D’autres sont restées bloquées sur une lecture de l’histoire unidirectionnelle. A cela je réponds qu’il faut scruter les grandes lignes de faille, les ruptures. Prenez la Corée, un pays extrêmement patriarcal, mais dont les Coréennes sont en train de secouer violemment les structures. Le changement est en route.

– Parle-t-on de prédiction ou de la réalité actuelle?

– Mon livre est principalement une enquête de terrain. En voyageant dans les régions reculées des Etats-Unis, j’ai réalisé que les structures familiales traditionnelles avaient volé en éclats. J’ai vu des formes de matriarcat: les femmes travaillent et s’occupent de tout, des enfants, des courses, du mari. Dans ces villes blanches d’Alabama, les femmes avaient pris le pouvoir. Généralement, on circonscrit ce phénomène aux classes populaires noires. Or, il touche les classes moyennes, ce qui est un signe.

– N’est-ce pas trop généraliser le phénomène?

– Bien sûr, tout ne se passe pas de la même manière partout, en France, en Corée ou en Arabie saoudite. Mais les failles sont perceptibles partout. Même en Arabie saoudite.

– Pourtant, à l’heure actuelle, un monde féminisé a l’air d’un scénario de science-fiction.

– Toute l’histoire récente démontre que les inégalités sociales, raciales tendent à se rééquilibrer d’elles-mêmes. C’est un manque total d’imagination de croire que les hommes maintiendraient les femmes dans l’inégalité. Croyez-vous vraiment à un complot patriarcal réactionnaire? Il y a quarante ans, on prétendait que les femmes, par nature, ne pourraient jamais être des médecins. Personne ne dirait une chose pareille aujourd’hui. Eh bien, à mon avis on trouvera curieux, en 2053, cette idée d’aujourd’hui selon laquelle les femmes ne pourraient jamais exercer en masse les plus hautes fonctions managériales. Et je regrette que certaines ne se voient que sous l’angle de victimes. Je connais des jeunes femmes qui font une superbe carrière et ont des enfants, sans que rien ne se mette en travers de leur chemin.

– La révolution se fera donc d’elle-même?

– Ce n’est pas une révolution, c’est une nécessité économique qui transformera la société à terme. Et cela n’a rien d’un scénario de science-fiction.

– Pouvez-vous en dire plus sur cette nécessité économique?

– La révolution industrielle avait favorisé la force et le muscle. Aujourd’hui notre économie, tournée vers l’information et les services, valorise la pensée créative. On demande aussi des diplômes, des formations. Les femmes sont douées pour cela. Et puis il y a des conquêtes de secteurs, comme la pharmacie par exemple, qui hier encore étaient l’apanage des seuls hommes. Cette évolution correspond bien à la transformation de ce métier, davantage orienté sur le service à la clientèle.

– L’homme va s’effacer, alors?

– Bien sûr que non! Je ne suis pas une de ces féministes des années 1930, à rêver d’un monde sans hommes. Nous avons besoin les uns des autres! Je suis pour toute mesure en faveur de l’égalité des sexes, y compris par exemple pour les garçons qui ont davantage de difficultés à l’école que les filles.

– Au fond, le titre de votre livre est très exagéré. Il paraît que votre fils de 9 ans vous en veut à ce propos.

– Oui, et il ne me pardonne toujours pas ce titre! «La fin des privilèges patriarcaux» eut été plus juste, mais ce n’est pas vendeur. Cela dit, le nouveau monde que je décris sera meilleur pour lui aussi. Jacob sera libre de choisir quel homme il voudra être. Si, par exemple, il peut prendre davantage de temps pour s’occuper de ses enfants, et que sa femme gagne mieux que lui, et que cela est considéré comme banal, alors oui, je pense que c’est mieux.

– Vous parlez de façon imagée de la «femme élastique» et de «l’homme en carton». Pourtant, l’homme n’est plus le même que dans les années 60!

– C’est vrai. Mais statistiquement, l’accroissement de son champ d’activité est faible. Les hommes passent un peu moins de temps avec les enfants qu’avant, alors que les femmes s’en occupent davantage, tout en travaillant plus! Mais j’admets une évolution. Les séries TV sont révélatrices des mutations sociologiques. Dans le récent Guys with Kids, des hommes s’occupent de leurs enfants et ne sont plus dépeints comme des losers, ce qui est nouveau. Ils restent séduisants et virils pour leur femme.

– Cette nouvelle virilité sera-t-elle acceptée à terme?

– Je ne sais pas. Nous naviguons à vue de nos jours. Cela dit, des jeunes gens qui ont lu mon livre m’ont fait remarquer qu’ils étaient indifférents au fait de gagner plus ou moins que leur compagnon. Moi qui ai 42 ans, et pour qui ce n’est pas très naturel, j’avais mésestimé ce phénomène!

– En 2011, un article a fait débat aux Etats-Unis: la présidente d’une prestigieuse université américaine, Debora Spar («Newsweek» du 01.11.2011), écrivait que la «quête de perfection» professionnelle et familiale avait rendu les femmes malheureuses. Qu’en pensez-vous?

– La femme qui a de l’ambition souffre d’être pressurisée de tous côtés: être une bonne mère, une cheffe brillante, etc. Il y a de quoi craquer. Spar réclame à juste titre une honnête conversation féministe. Que veulent les femmes, jusqu’où sont-elles prêtes à aller? Hélas, aux Etats-Unis, nous ne sommes pas prêtes pour cette conversation. Pour ma part, je pense que nous devons pousser davantage la porte, féminiser le sommet et ensuite seulement, dans une à deux générations, nous relaxer et discuter tranquillement de ce que nous voulons réellement.

– Quelles sont les solutions pour concilier travail exigeant et vie de famille?

– L’idéal serait de dépasser la question du genre, que l’homme et la femme puissent travailler moins, ou partager les emplois, pour profiter du temps en famille. C’est un idéal lointain… Mais pour l’heure, il faut bricoler, trouver des solutions. J’aime bien – jusqu’à un certain point – les arrangements de la Silicon Valley qui brisent les modèles établis. Je pense à la CEO de Yahoo!, Marissa Mayer, engagée alors qu’elle était enceinte de six mois. Elle assume parfaitement ses rôles de mère et de leader. Mais je ne dis pas que c’est un modèle à suivre, mais que cet espace doit exister, sinon il n’y aura que des femmes d’influence sans enfants.

Hanna Rosin, «The End of Men. Voici venu le temps des femmes», Editions Autrement, 186 p.