Spécial Le Corbusier

L’empreinte du Dr Faust sur le jeune Charles-Edouard Jeanneret

L’architecte a été marqué par l’urbanisme de La Chaux-de-Fonds, inspiré d’un docteur allemand du siècle des Lumières

Charles-Edouard Jeanneret a quitté fâché La Chaux-de-Fonds. Il s’imposera le silence, comme s’il ne devait rien à sa ville natale. Mais formulons une autre hypothèse. Le Corbusier n’ignorait pas que sa ville natale était une ville utopique, à l’avant-garde de l’urbanisme, la première à être électrifiée et à offrir l’eau potable à chaque immeuble, bref une ville ingénieuse, pleine d’idéal.

L’histoire de La Chaux-de-Fonds commence par un incendie accidentel. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1794, le village est ravagé et quasi anéanti. Sa reconstruction est entreprise sous la houlette d’un notable, graveur lui aussi, Moïse Perret-Gentil. Dès les années 1830, on ressent la nécessité de mieux contrôler le développement fulgurant du bourg, qui verra sa population passer d’un peu plus de 5000 habitants en 1825 à près de 14 000 âmes en 1850 sous l’effet de l’industrialisation triomphante. C’est un ingénieur brillant, Charles-Henri Junod, futur conseiller d’Etat, qui se charge de dessiner les plans, un damier remarquable.

L’ingénieur Junod est un enfant du Siècle des lumières. Il a étudié les écrits et travaux d’un médecin allemand, le Dr Faust, né en 1775 et dont Goethe, son contemporain, se serait inspiré pour son Faust et sa célèbre tragédie. Que préconise le médecin allemand? Il décrit les avantages de logements orientés au sud, plaide pour des jardins potagers disposés au pied des immeubles, un éclairage généreux, bref des maisons confortables qui compenseront la rudesse des conditions du travail en usine. Ces belles maisons rectilignes, massives mais si élégantes dans leurs proportions, implantées en parallèle de la vallée, existent toujours, même si beaucoup de jardins ont été sacrifiés pour faire place à des garages ou des places de parc au début des années 1960. Selon les recherches de Marc Emery *, conservateur des monuments et sites du canton, La Chaux-de-Fonds met en pratique la construction solaire (Sonnenbau), vantée par le roi de Prusse Fédéric-Guillaume et élaborée par le Dr Faust. Le médecin, né en 1775 à Rottenburg, préconise même des toits plats afin d’offrir aux locataires une terrasse bienvenue, une pièce supplémentaire. Or, la villa Schwob, dite villa Turque, construite par Le Corbusier, est la première maison chaux-de-fonnière avec un toit plat, pouvant être couverte de tentures. Le très jeune architecte qu’est Le Corbusier a-t-il eu connaissance des idées faustiennes… Est-ce une pure coïncidence si cette même villa est construite en brique, un matériau d’avenir selon le Dr Faust? Qui écrivait, un siècle plus tôt: «La nouvelle manière de construire ouvre aux hommes un nouveau et incommensurable champ de travail que seule la brique rendra opérationnel […].» Et le même Dr Faust de préciser: «Construire le monde en prenant des briques et avec de tels toits orientés au soleil et vers la voûte céleste rendrait les maisons, les villes et les êtres qui les habiteraient plus forts et plus beaux, ferait fleurir le pays; cela apporterait lumière, liberté, justice, paix et saineté aux hommes et aux peuples […].» Par ailleurs, la villa Schwob s’inscrit parfaitement dans le plan Junod, comme si elle préfigurait son extension.

Dans une série d’articles publiés dans L’Impartial, à l’occasion du centenaire de la naissance de Le Corbusier, et auxquels j’ai collaboré, Marc Emery déclare: «La villa Schwob témoigne d’une idée parallèle, tellement parallèle de celle qu’exprime Faust, que l’on peut légitimement se demander si cette construction n’est pas comme une manière de reconnaître la source faustienne du plan de la ville de La Chaux-de-Fonds et de lui rendre hommage.» Bien évidemment, les silences de Charles-Edouard Jeanneret ne permettent pas de répondre avec une certitude. Un indice pourtant. Le jeune Charles-Edouard Jeanneret, écrira (1910) une lettre à ses parents dans laquelle il dit avoir trouvé les éléments nécessaires à son étude sur la construction des villes. Il se trouve alors à la Bibliothèque d’Etat à Munich, là où sont conservés tous les documents relatifs au Sonnenbau et à la ville idéale du Dr Faust…

Le grand architecte, qui a marqué son époque par sa modernité dans la conception et l’usage des matériaux, lancé des défis utopiques aux ingénieurs, est né dans une ville à l’avant-garde. La première ville à maîtriser l’électricité pour amener l’eau courante à tous ses habitants. Elle fut également une des toutes premières villes suisses, sinon la première, à oser construire un gratte-ciel! Son histoire est remarquable autant que ses beautés architecturales qui n’éclatent pas toujours au premier regard mais sont stupéfiantes pour peu que l’on prenne la peine de la visiter.

* Sources: entretien avec Marc Emery, «L’Impartial. Nouvelle revue neuchâteloise» (1984).

La Chaux-de-Fonds met en pratique la construction solaire vantée par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume

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