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Etats-Unis

Les lendemains qui déchantent

Dans «Flashback», Dan Simmons imagine l’Amérique dans vingt ans, ravagée par la crise et vivant dans l’illusion de sa splendeur perdue. La crise économique fait rage, les romans dystopiques ont la cote

C’est en 2035, c’est demain. L’Amérique a sombré. L’armée mexicaine mène la «reconquista» en Californie. Los Angeles s’est abîmé dans le tribalisme: la guerre des gangs fait rage entre Latinos, Blacks et Asiatiques. Les supermarchés sont reconvertis en habitations à loyers modérés et les stades en prisons. Le pétrole est rare, l’électricité intermittente: comme il n’y a plus d’argent pour les entretenir, les forêts d’éoliennes poussées sur les crêtes du Colorado rouillent. Les déplacements interurbains sont à hauts risques sur des routes ravagées, sillonnées par des bandits lourdement armés.

Une guerre civile entre forces gouvernementales et cartels de la drogue déchire le Mexique. L’Europe patauge dans le marasme. Israël a été rayé de la carte au cours du second holocauste. Le Canada, qui applique la charia, a érigé un mur pour arrêter l’immigration américaine. Les Etats-Unis gagnent de l’argent en vendant des portions de leur territoire (un morceau de désert au Califat Global qui étend son influence de Manille à Toronto), et en fournissant des mercenaires pour les combats que mènent des seigneurs de guerre en Chine, en Malaisie, en Indonésie… Quant au Japon, qui a renoué avec la féodalité, sa puissance économique et sa supériorité technologique (drones microscopiques, armes hyper-cynétiques en orbite…) lui permettent de gouverner l’Amérique en sous-main.

Avec Le cycle d’Hypérion, Dan Simmons a apporté à la science-fiction une œuvre fondamentale. Il a aussi rempli d’aventures les interstices dans la vie d’Hemingway (Les Forbans de Cuba) et de fantastique ceux de Dickens (Drood). Avec Flash­back, il signe un roman dystopique, qui tient du thriller et du réquisitoire contre l’actuelle politique américaine.

Le point de départ de Flashback, explique Dan Simmons sur son site, est la réponse donnée par Robert Gates à la question: «Quelle est la plus grande menace existentielle qui pèse aujourd’hui sur les Etats-Unis?» «La dette nationale», a affirmé le secrétaire à la Défense. Le roman se réfère au «jelgode», pour «jour de la grande débâcle», quand les Etats-Unis se sont retrouvés en cessation de payement.

Plus de 80% des Américains consomment du flashback, une drogue bon marché en aérosol, qui permet de revivre avec une parfaite exactitude sensorielle un moment du passé. Les trips peuvent durer un quart d’heure ou, sous assistance médicale, 22 heures. Les jeunes des gangs aiment violer une fille et revivre cet instant de félicité sexuelle. De manière générale, les yeux rivés au passé, les consommateurs se shootent à la splendeur perdue de l’Amérique.

Le salut viendra du Texas, constitué en République indépendante, où les trafiquants de flashback sont passés par les armes – et les consommateurs amputés des index… A admirer son érudition humaniste, on supposait Dan Simmons démocrate bon teint. On découvre dans Flashback des positions marquées à droite. Les programmes sociaux auraient précipité la ruine des «States», le discours d’Obama au Caire déterminé l’atomisation d’Israël…

Dan Simmons se défend d’avoir exprimé ses convictions personnelles, en rappelant que les écrivains peuvent être d’une idiotie abyssale, égale à celle des stars du cinéma et des idoles du rock, lorsqu’elles avancent des opinions politiques. Il n’échappe pas à l’ironie du critique du Post: «Avec un peu de chance, Simmons pourrait être le Tolstoï du Tea Party; à tout le moins, il est plus drôle qu’Ayn Rand [la théoricienne du capitalisme individualiste].»

En 1515, Sir Thomas Moore a forgé le mot «utopie» sur le grec «ou» – non –, et «topos» – le lieu. Ce «non-lieu» désigne la société parfaite à venir. Quatre siècles plus tard, des auteurs comme Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) ou George Orwell (1984) ont imaginé des avenirs sombres et totalitaires. Ces contre-utopies, ou dystopies, comportent des œuvres telles que Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, où l’on brûle les livres, Orange mécanique, d’Anthony Burgess, où l’on éradique les pulsions de vie et de mort, ou La Planète des singes, de Pierre Boulle, dans lequel l’homme s’est fait rattraper par ses cousins quadrumanes. Le plan final du film qu’en a tiré Franklin J. Schaffner, dévoilant la statue de la Liberté enfouie dans le sable, conserve sa désespérante puissance de suggestion. Les empires retournent à la poussière, «no future» pour l’Amérique…

Aiguillonnés par la crise, les Etats-Unis, dont le National Intelligence Council a admis en 2008 qu’ils étaient sur une pente déclinante, semblent produire un nombre accru de dystopies.

En 2006, Suzanne Collins publie le premier volume de la trilogie Hunger Games. Amoindrie par la montée des eaux, l’Amérique du Nord, devenue Panem (d’après la locution latine panem et circenses), est une fédération de douze districts produisant des biens de consommation sous la férule du Capitole. A la suite d’une émeute, les dirigeants instaurent un show télévisé, The Hunger Games , sur le modèle impérissable de Jeux sans frontières, mais avec du sang.

Selon un principe établi dans l’Antiquité, quand le Minotaure réclame son tribut de chair fraîche, chaque district doit fournir un garçon et une fille. Les 24 concurrents s’affrontent à mort dans des joutes inspirées des combats de gladiateurs. Porté à l’écran par Gary Ross, le premier volet de la trilogie a connu un succès éclipsant les niaiseries gothico-mormones de Twilight. La noirceur conjecturale de Hunger Games et la colère de son héroïne l’emportent désormais sur les émois de la nunuche à vampires.

La Rome antique est aussi la référence politique de l’Amérique du XXIIe siècle, dépeinte par Robert Charles Wilson dans Julian. Les changements climatiques et l’épuisement des ressources pétrolières ont provoqué une régression technologique, sociale, intellectuelle. Les Etats-Unis ont annexé le Canada. La Mitteleuropa revendique le Labrador. Le président, chef des armées, guerroie contre les «Hollandais» dans le Grand Nord avec des canons dignes de la guerre de Sécession. La famine qui a suivi le Peak Oil a été assimilée à l’Affliction de la prophétie biblique, favorisant l’avènement de l’Eglise du Dominion. Ce fondamentalisme chrétien s’est empressé de mettre le darwinisme à l’index.

Les esprits curieux hantent les Dépotoirs, ces espaces où les pilleurs de ruines amènent leur butin, pour trouver de vieux livres dépourvus de l’imprimatur du Dominion. Ils rêvent des films de l’Ere profane, «affreusement impies et souvent pornographiques», mais dont on dit qu’ils étaient en couleur et sonores. Ces œuvres ont disparu à jamais, les supports numériques sont indécodables, les pellicules ont moisi.

Tout au bout de ces sombres images d’avenir, «dix mille miles dans la gueule d’un cimetière», il y a La Route, celle qu’un père et un fils suivent jusqu’aux berges d’un océan mort dans le livre de Cormac McCarthy. Dix ans plus tôt, il s’est passé quelque chose. Une guerre thermonucléaire? Une catastrophe écologique majeure? La Terre n’est plus qu’un champ de cendres stérile. Les survivants s’entre-tuent pour des boîtes de conserve ou pratiquent le cannibalisme. C’est l’avènement de ces temps derniers, où «noir est la couleur et rien le nombre», que prophétisait le jeune Bob Dylan dans «A hard rain’s a-gonna fall», une chanson écrite pendant la crise des missiles de Cuba, au cours de laquelle l’espérance de vie sembla s’amenuiser.

Refusant énergiquement le statut de prophète, Dan Simmons développe, à propos des dystopies, la théorie du canari dans la mine de charbon jadis élaborée par Kurt Vonnegut. Le petit oiseau qui accompagnait les mineurs les prévenait d’une éventuelle fuite de gaz en mourant. Ceux qui écrivent des romans dystopiques sont comme le volatile jaune, plus faibles que les robustes mineurs continuant à travailler, même lorsque «augmentent les gaz toxiques du fascisme ou du communisme ou du capitalisme illimité, ou les attaques contre le langage, notre intelligence, notre sens profond de la réalité et notre morale. Le canari vonnegutien […] explore la possibilité que les Etats-Unis puissent imploser dans une banqueroute soudaine et totale».

Le déclin de l’Empire américain est amorcé. Les optimistes pensent qu’au milieu de ce siècle, les Etats-Unis ne seront plus une superpuissance; d’autres pensent que la chute aura lieu vers 2025. Le Trésor prévoit que la limite légale de la dette, actuellement chiffrée à 16 199 milliards de dollars, sera atteinte vers la fin de 2012. Allez, les canaris, sifflez tant que vous le pouvez!

Flashback, de Dan Simmons, Ailleurs & Demain/Robert Laffont, 528 p.

Julian (Julian Comstock, a Story of 22nd-Century America), Denoël/Lunes d’encre, 560 p.

La Route (The Road), de Cormac McCarthy, Editions de l’Olivier 244 p.

‘‘ Il est l’un

‘‘ Le Canada, qui applique la charia,a érigé un mur pour arrêter l’immigration américaine  ,,

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