La famille est là, et aussi quelques amis de toujours. On a pris le temps de se dire merci, et adieu, et bon vent. Il n’y a plus de peur, seulement la sensation forte d’être ensemble, une dernière fois. Et on s’endort doucement, dans son lit, la main dans la main de ceux qu’on aime.

Rares sont les personnes qui, ayant recours au suicide assisté, choisissent de mourir le plus seuls possible, c’est-à-dire en présence de l’unique accompagnant obligatoire. Tout se passe au contraire comme si, derrière le recours à Exit – seule association romande présente à ce jour sur la scène de l’aide à l’auto-délivrance –, il y avait le désir de renouer avec l’image d’Epinal d’un dernier rendez-vous comme tout le monde en rêve: entouré.

Paradoxe: cette image-là, générée par une pratique nouvelle, renvoie au passé, au temps où l’on agonisait chez soi, bercé par les prières des siens. La mort à l’ancienne, en somme, mais sur commande. Pour ceux qui sont censés faire partie du tableau, la différence est de taille: s’ils ratent le rendez-vous, ils n’ont plus d’excuse.

La scène idéale décrite plus haut, certains l’ont vécue telle quelle. C’est le cas d’Alain Rebetez, correspondant à Berne pour la RTS, qui témoigne (ci-dessous) volontiers et ouvertement: l’expérience de l’accompagnement de son père dans ses derniers instants a fait de lui, et de ses trois frères et sœurs, de véritables «propagandistes d’Exit».

Mais les choses ne se passent pas toujours de manière aussi harmonieuse: lorsque votre père, votre amie, voire votre ex-conjoint, vous invite à l’aider, plus ou moins activement, à porter sa mort, il arrive que vous vous sentiez pris en otage. Acculé à dire oui, quitte à le payer cher ensuite. Ou culpabilisé longtemps d’avoir dit non.

Il arrive aussi que la situation déclenche des tensions douloureuses dans une famille. Quand une sœur soupçonne son frère d’avoir accepté un peu trop facilement le suicide de leur mère, quand le père candidat au départ convoque le «bon» fils à son chevet mais ne dit rien à celui avec lequel il est brouillé, l’avenir des relations dans la fratrie est mis à rude à preuve. Un tiers des personnes qui recourent aujour­d’hui au suicide assisté ne sont pas atteintes d’une maladie incurable, et cette proportion est en hausse: c’est dire si les proches seront soumis à des dilemmes, et à des risques de déchirement toujours plus délicats.

Car là réside l’autre grand paradoxe de l’auto-délivrance assistée: si elle constitue en quelque sorte l’acmé de la liberté individuelle, elle n’est pas, par définition, un acte solitaire. Or, pour l’entourage, elle peut constituer une véritable violence.

C’est l’autre face de la réalité telle qu’elle ressort des témoignages ci-dessous. Certains sont anonymes, ce n’est pas par hasard: les sensibilités sont à vif, surtout dans les expériences négatives.

Le 17 juin, les Vaudois, en se prononçant sur l’initiative d’Exit (lire encadré), seront appelés, pour la première fois en Suisse, à donner au suicide assisté une assise légale explicite. «Stricto sensu», l’objet du vote se limite à l’acceptation de cette pratique dans les EMS. D’un point de vue civilisationnel, sa portée est bien plus large.

A la lumière de leur expérience, nos témoins disent leur sentiment sur l’initiative, mais aussi sur les questions vertigineuses qui s’ouvrent devant nous. Nous ne sommes qu’au début d’un questionnement, peut-être d’une nouvelle ère.

Allons-nous vers une société où le suicide assisté deviendra, plus ou moins explicitement, une réponse au vieillissement de la population et à la hausse des coûts de la santé? Où, comme on a appris à divorcer sans trop de dégâts, on apprendra, conseils de psys à l’appui, à gérer le suicide d’un être cher?

Si c’est le cas, nous avons encore beaucoup à apprendre.