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Depuis qu’il a été nommé Rinpoché, l’enfant vit au monastère sous la férule de son tuteur, à 3820 mètres d’altitude.

Au pied de l’Everest

L’enfant précieux 
du Khumbu, dans l’Himalaya

Au monastère de Thame, 
c’est celui sur lequel tout le monde veille. L’être réincarné, figure typique du bouddhisme tantrique. Rencontre 
avec un enfant finalement 
pas si sage que ça et ses parents

Au monastère, c’est le protégé. Il a 5 ans, des yeux curieux, des joues gourmandes et tout le monde l’appelle Rinpoché. Mais à sa naissance, ses parents l’avaient appelé Ngawang Trinle Palbar. Rinpoché signifie «précieux» en tibétain. Ce titre honorifique peut s’obtenir après de nombreuses années d’études, mais il se transmet aussi par le biais de la réincarnation. Une tradition propre au bouddhisme tantrique tibétain, qui date du XIIIe siècle.

C’est la récréation au monastère de Thame. Un vieil homme vient de noyer un morceau de beurre dans le thé. Il fait tinter maintenant une cloche scintillante à l’aide d’un morceau de bois noir. Dans un nuage de poussière ocre, les petits moines sortent de la salle d’études en courant. Ils crient et se poursuivent parmi les poutres du temple en rénovation. Mais l’un d’entre eux s’est arrêté. C’est lui, c’est le Rinpoché. Il nous observe des pieds à la tête. Il a enfoncé son bonnet sur ses oreilles, il est emmitouflé dans une épaisse veste rouge. Il est en baskets et en robe. C’est un enfant. Impassible, il semble attendre. D’un signe de la main, son tuteur nous invite à le saluer. S’avancer les mains jointes et s’incliner. Le jeune garçon pose ses mains sur ma tête. J’avais oublié d’enlever mon bonnet.

– Tu viens d’où? [Il parle en sherpa.]

– De Suisse. [Je réponds en anglais.]

– C’est loin de Katmandou?

– C’est assez loin, oui. Vous étudiez la géographie, Rinpoché?

– Je n’aime pas l’école. Je préfère jouer.

Il s’en va rejoindre les autres, réunis autour d’un pot de thé au beurre salé. Depuis qu’il a été intronisé, il y a un an, il vit sous la férule de son tuteur à 3820 mètres d’altitude. Traditionnellement, son maître a lui-même été disciple du Rinpoché décédé. Celui-ci tient le rôle de vecteur du savoir entre tulkous (réincarnations).

Journal de bord:  Le toit du monde et moi…

Au programme, donc, des cours intensifs de tibétain, de religion, de grammaire, de médecine et de méditation. Et pour le Tulkou en particulier: un cours de bienséance et de tenue sur le trône de son prédécesseur, le Rinpoché Ngawang Tenpe Gyaltsen, mort d’une maladie foudroyante, dit-on, en 2009. Le Rinpoché représente le pouvoir économique et politique du monastère aux côtés du Geshe, le maître enseignant supérieur. Mais c’est le seul des deux à faire partie de la lignée des propriétaires du monastère et de ses richesses. Un enjeu qui cause certaines jalousies.

En contrebas du gompa, une auberge propose un menu identique à tous les autres, dans la vallée. Sa patronne porte, comme toutes les épouses sherpas de sa génération, un tablier coloré sur une robe grise. C’est la veuve de Ngawang Tenpe, et l’on chuchote au village qu’elle a été la plus récalcitrante à la venue du Tulkou. On dit même qu’elle ne se serait adoucie qu’une fois la famille du petit éloignée.

A Jorsalle, les parents de l’enfant précieux, Tashi Futi Sherpa et son mari, Dawa Gelzen Sherpa, vivent à Jorsalle, un petit bourg situé en aplomb de Namche Bazar où ils tiennent tous deux une auberge. Il n’y avait aucun client ce jour-là, et Tashi en profitait pour faire sa lessive pendant que le soleil brillait. Son mari est en trekking, elle est seule à l’auberge. Elle se souvient vaguement d’avoir vu le Rinpoché de Thame lors d’un rituel dans le voisinage. Si ses souvenirs sont bons, il était passé devant l’auberge entouré d’autres moines. Ngawang est son deuxième enfant et elle se rappelle très bien avoir été surprise par les rêves singuliers qu’elle faisait pendant sa grossesse: un monastère enveloppé d’arcs-en-ciel. En revanche, rien à déclarer en ce qui concerne l’accouchement. «Normal», dira-t-elle en haussant les épaules.

«Sa place est là-bas, maintenant»

Rien n’a vraiment changé depuis que leur fils a été reconnu comme un Tulkou, selon Tashi. Parfois, elle monte au monastère pour le voir. «Mais sa place est là-bas, maintenant. Dès qu’il a su parler, il a dit qu’il voulait y aller. Je ne peux qu’accepter.» Elle énumère alors les signes qui ont éveillé ses doutes. «A 2 ans, il m’a demandé du tchang [une boisson alcoolisée à base de céréales]. J’ai fait comme si de rien n’était et lui ai pressé un jus de citron, mais il a insisté. Il m’a dit: «Maman, j’ai toujours bu du tchang, je veux du tchang».» Elle apprend plus tard que le défunt était un consommateur coutumier de cet alcool. «Un jour, il a parlé de sa femme qu’il voulait voir et d’une veste qu’il cherchait, poursuit la mère. J’en ai alors parlé à ma voisine. Elle-même en a parlé à d’autres personnes.»

Quelques semaines après, Tashi et Dawa reçoivent une lettre cachetée du monastère de Thame: ayant eu vent de l’histoire et étant chargé de trouver le Tulkou de leur maître disparu, les moines préparent une délégation pour leur rendre visite à Jorsalle. «Dès qu’il l’a su, mon fils s’est préparé. Il s’est lavé et habillé tout seul. Tous les matins, il les attendait en regardant le chemin.»

Plusieurs visites ont lieu. Chaque fois, l’auberge familiale est inondée de moines, de trompes, de mantras et d’offrandes. Aux rites et aux questions succède l’épreuve de reconnaissance des objets. Parmi un choix soumis par les moines, l’enfant doit élire ses cinq préférés. «Il a pris ceux qui appartenaient au Rinpoché de Thame», raconte Tashi Futi. C’est là qu’elle a compris que son rôle de mère s’achevait.

Reconnu en février 2015 par l’abbé du monastère voisin de Tengboche, l’enfant Tuklou a été escorté à cheval au monastère. On raconte qu’une fois au gompa, le gosse a demandé à voir sa femme et son fils et qu’il a aussi pu enfiler sa veste. Tashi et Dawa étaient parmi la foule: «Il n’a pas voulu m’attendre pendant la montée. Il disait à son écuyer: «Ce n’est pas grave, allons d’abord au monastère. Ensuite nous retrouverons maman.»

L’enfant n’est pas redescendu depuis. Et Tashi, quant à elle, appelle son fils Rinpoché. Comme tout le monde.


Avec la réincarnation, «on est souvent à la limite du folklore»

Entretien avec Jérôme Edou, tibétologue et traducteur. Il vit au Népal depuis vingt-cinq ans, où il dirige l’agence Base Camp Trek à Katmandou

– A quoi sert la réincarnation dans le bouddhisme?

– Il faut savoir que cette tradition est ancestrale et qu’elle remonte au Tibet du XIIIe siècle. Elle relève purement du bouddhisme tantrique tibétain, celui qui est en vigueur dans le Khumbu. Les enseignements y sont initiatiques et ésotériques, ils ne sont pas inscrits dans les livres. La réincarnation est une forme de transmission de l’énergie spirituelle d’un maître ou d’un lama disparu. Elle part du principe que l’esprit du défunt demeure pour aider les fidèles. Pour le monastère, lorsqu’un lama haut placé décède, il est très important de trouver sa succession spirituelle afin de permettre à la dévotion dédiée au lama de perdurer.

– Quelles méthodes utilise-t-on pour identifier un Tulkou?

– Elles varient selon les situations et sont souvent à la limite du folklore. Les moines se basent surtout sur l’astrologie ou sur les signes que le défunt aurait pu laisser de son vivant. Ensuite, ils attachent de l’importance aux rêves de la mère et surtout à ce que l’enfant reconnaît comme étant à lui: des objets ou des personnages connus, comme cela s’est produit pour l’enfant de Thame. Les fidèles rajoutent ensuite des éléments qui leur conviennent et étayent leurs récits: une ressemblance physique ou des goûts alimentaires.

– A quoi ressemblera la vie du petit Rinpoché?

– Il va devoir connaître toutes les écritures! Les rituels aussi. C’est beaucoup d’études. Mais il devra surtout apprendre à être un Rinpoché. Cela implique d’entrer dans la peau d’un personnage.

– Un Rinpoché a-t-il le droit de se marier?

– On a tendance à mélanger la fonction du moine à celle du lama. «Lama» veut dire guide spirituel. C’est un titre honorifique qui indique le niveau de réalisation spirituelle. Donc, certains «grands lamas» peuvent se marier, notamment les Tulkous, mais en général les lamas sont moines avec, donc, tous les vœux afférents notamment au célibat. Il y a cependant aussi des exceptions. Face à des cas de maladie, par exemple, la médecine tibétaine prescrit parfois aux moines de «prendre une femme» pour soigner leurs maux. Dans les monastères tout le monde porte la robe dès le plus jeune âge, mais comme chacun le sait, ce n’est pas l’habit qui fait le moine.

– Comment les quatre écoles du bouddhisme tibétain se répartissent-elles dans le Khumbu?

– Toutes les quatre (Gelugpa, Nyingma, Kagyu et Sakyapa) y sont représentées par des monastères distincts et indépendants les uns des autres. Chacun a ses propres fidèles et ses propres rites. Ils dépendent d’une maison mère. Le monastère de Thame est dépendant de celui de Kopan à Katmandou, par exemple.

– Le volet spirituel a-t-il, selon vous, pris un coup avec l’importante présence du tourisme dans la région du Khumbu?

– Je ne pense pas que les sherpas soient moins croyants. Ils attachent toujours une grande importance aux rituels comme les pujas, les festivals ou les bénédictions avant de gravir une montagne. Quant aux religieux, c’est différent. Ça me rappelle un voyage au monastère Sainte-Catherine dans le Sinaï en 1980. Un moine m’avait dit: «Il n’y a plus de miracle depuis que les touristes sont là!» Le sentiment est identique chez ceux de l’Himalaya. Avant 1950, chaque famille donnait un fils au monastère. C’était une forme de fierté. Aujourd’hui, les institutions souffrent de défection. Les jeunes moines descendent à Katmandou faire des études. L’affluence touristique est une des multiples explications.

– Les pratiques ont-elles changé?

– On assiste parfois à l’adoption de rites dans certains monastères par intérêt «commercial». Par exemple, le festival du Manirimduk. Il est spectaculaire. Il vient, à l’origine, de l’école Nyingma, mais c’est maintenant une pratique commune à tous les monastères du Khumbu. Chez les individus, c’est toujours un peu pareil. Chacun a son autel à la maison, fait ses prières et invite les moines pour une puja une fois ou deux par an pour mettre les dieux de son côté et montrer peut-être aussi aux voisins qu’il a les moyens de le faire. Un ami tibétain m’avait confié que longtemps, pour lui, le bouddhisme, c’était ça. Ce n’est qu’une fois qu’il est venu en France, en lisant les livres sur le véritable message du bouddhisme, qu’il a pu approfondir sa pratique spirituelle.


Glossaire

Rinpoché. Titre honorifique propre au bouddhisme tibétain qui signifie «précieux». Il est généralement réservé aux lamas réincarnés.

Tulkou. Personnalité religieuse reconnue comme réincarnation d’un maître ou d’un lama disparu. Une figure propre au bouddhisme tibétain.

Gompa. Monastère du bouddhisme.

Puja. Cérémonie rituelle d’offrande et d’adoration.


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