Société

L’enfer, c’est la France… Vraiment?

Le livre «Bienvenue au paradis» raconte la vie des expatriés français dans notre pays et suscite la polémique. Et les Suisses qui travaillent en France, comment vivent-ils leur exil?

La France? Ce sont ses expatriés qui en parlent le mieux: «Un hexagone vieillissant, irréformable, sclérosé […] une terre condamnée, fichue…» Ainsi devisent les témoins de la journaliste Marie Maurisse, elle-même Française installée sur les bords du Léman depuis 7 ans, dans son livre: Bienvenue au paradis, enquête sur la vie des Français en Suisse (Stock).

«Dans le milieu industriel Français, on ne se concentre pas sur les bonnes choses», torpille l’un. «Le système Français court à sa perte, mené par des incompétents en costume cravate», vilipende un autre. Sans parler de «ces millions de chômeurs qui errent toute la journée» et ces «salles décrépites des vieilles universités parisiennes […] des universités vieillissantes et sclérosées.» L’ouvrage a non seulement réussi l’exploit de crisper certains Suisses en affirmant que cette immigration d’outre-Léman, façon Les Raisins de la colère de John Steinbeck, y subit un «french bashing» quotidien, mais il ne mégote pas sur les clichés dépréciatifs concernant le pays voisin «où plus rien n’est possible» – toujours selon Marie Meurisse.

Lire notre critique (sévère) du livre: L’enfer des expatriés français en Suisse: une «enquête»

Attirance économique…

Pourtant, 198 647 Suisses résident actuellement en France. C’est même la plus vaste communauté installée à l’étranger; devant l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Italie. Mais que diable sont-ils allés faire dans cette galère, s’exclamerait Molière? La «cinquième Suisse» méritait bien une contre-enquête. Alors, bienvenue en enfer? «Un jour, les Helvètes ont décidé que la Suisse était trop petite et une centaine de milliers de personnes sont arrivées dans la plaine du Rhône, au premier siècle avant J.-C. César a dû intervenir. C’est l’origine de la guerre des Gaules, raconte Anne Rothenbühler, historienne spécialisée en histoire de l’immigration, des femmes et des genres, et auteur de «Le baluchon et le jupon, les Suissesses à Paris, itinéraires migratoires et professionnels» (Alphil).

L’émigration Suisse en France est une vieille histoire. Elle a été militaire, avec les mercenaires que les familles Françaises cherchaient à marier à leurs filles, car ils bénéficiaient d’avantages fiscaux. Elle fut aussi artisanale et agricole avec, par exemple, des colonies spécialisées dans le négoce en vin ou la pâtisserie tessinoise dans le Sud-Ouest, ou ces Fribourgeois installés en Franche-Comté, au XVIe siècle, qui ont appris aux franc-comtois à faire des fromages à pâte dure. Il existe aussi une émigration financière, depuis le suisse Jacques Necker, ministre des finances de Louis XVI, qui continue aujourd’hui.»

Il existe d’ailleurs une chambre du commerce Suisse en France, et en 2015, 37 entreprises se sont installées en France, 49 l’année précédente. «La France attire de plus en plus les entreprises suisses» titrait récemment le journal Les Echos, recensant 500 grosses entreprises helvètes «attirées par le coût du foncier, des loyers divisés par quatre, un personnel qualifié, le report des déficits sans limite dans le temps contre 7 ans en Suisse, des aides attractives, et l’ouverture au marché Européen.» Et malgré un «pays qui abhorre la réussite, condamne les courageux» (le livre, encore), certains Suisses partent même y tenter leur chance.

… mais salaire cacahuète

C’est le cas du comédien Nicolas Beaucaire – vu dans «Ainsi soient-ils», une série d’Arte – passé de la Chaux-de-Fonds à Paris: «Je me suis exilé car dans ma profession, les opportunités sont plus grandes en France, simplement parce que le marché est plus vaste. J’y ai trouvé de l’audace, de l’effervescence, de la créativité. Rien d’un enfer», s’amuse ce binational – comme 83% des suisses de France – qui tourne désormais dans des productions Anglaises et jusqu’à Hollywood.

En juillet 2015, Monica Corrado, italo-suisse ayant grandi à Berne, a pris la direction de la Fondation Suisse à la Cité Universitaire de Paris, un campus regroupant 130 nationalités: «Le but de la fondation: accueillir des étudiants suisses, ouvrir la Suisse au monde, mais aussi promouvoir sa culture. Paris est une belle ville accueillante. J’espère que cela ne changera pas après les présidentielles de 2017», s’inquiète t-elle. Anne Rothenbühler, Jurassienne d’origine Bernoise, enseigne aussi en France. «Quand je donne mon salaire de prof française, ma famille me jette des cacahuètes», plaisante t-elle. Mais elle reste. Elle est même binationale depuis son mariage.

La France, bonne pour la retraite

D’autres n’hésitent pas à choisir de finir leurs jours en France à la retraite, «pour le climat, un meilleur pouvoir d’achat», constate Françoise Millet Leroux, présidente de l’Union des Associations Suisses de France, qui représente les intérêts des expatriés suisses, et dont le 58è Congrès s’est tenu le 30 avril. Dans son discours, Bernadino Regazzoni, ambassadeur de Suisses en France et à Monaco, a rappelé les accords de paix perpétuelle conclue entre voisins, en 1516.

«Les Français et les Suisses étaient cousins» admet Marie Maurisse dans ses pages, sauf que «cette ère est désormais révolue.» Pour elle, le french bashing et les clichés circulant sur «les frouzes» serait le nouveau sport national. «Paix éternelle ne veut pas dire concorde éternelle, s’amuse Anne Rothenbühler. C’est une question de temporalité. Dans les périodes de croissance, n’importe quel pays accueille à bras ouverts. Mais en temps de crise, même la maternité devient une panacée: certains se mettent à dire que les femmes devraient rester à la maison et faire des enfants, pour soulager le marché de l’emploi…»

Un Suisse au Panthéon

Et puis les clichés touchent chaque colonie qui s’installe quelque part. «En tant que Suisse, on me dit, parfois, que mon grand-père doit être soit chocolatier, ou banquier, ou horloger. La troisième proposition est vraie… Mais les passeports n’existent que depuis la fin du 19è siècle. Et la France et la Suisse se sont toujours nourries l’une de l’autre: l’écrivain Blaise Cendrars, bourlingueur parti faire la 1ère guerre mondiale sous le drapeau français, était suisse, tout comme Antoine Rufenacht, ex-maire du Havre et Ministre de l’Industrie Française, sans oublier Le Corbusier, Michel Simon, ou le Neuchâtelois Jean-Paul Marat…»

Car si la compagnie des Cent-Suisses de la garde fut la protection rapprochée des rois de France de Charles VIII jusqu’à Louis XVI, et leur massacre par les révolutionnaires… d’autres ont pris fait et cause pour la révolution française: Marat, surnommé «l’ami du peuple», du nom de son journal, et figure incontournable de cette période de l’histoire française, a même fini au Panthéon. Anne Rothenbühler a raison, «pour tous ceux-là, il n’y a jamais eu de frontières.»

Lire également cet avis (antérieur) de Max Lobe: Racistes, les Suisses? Arrêtons de crier au loup

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