Thérèse Leroyer est une femme bouleversée, terriblement digne: «Cela a commencé lundi matin, on s'est aperçus qu'une des vaches boitait. Puis, ensuite, une autre a commencé à avoir la mâchoire qui claquait. En trois heures à peine, six vaches ont été atteintes. On a appelé le vétérinaire, il a vu les aphtes dans leur bouche. Il a fait des prélèvements. Mais nous, dès le matin, on a compris. On s'est dit, ça y est, on y a droit!» C'est dans l'exploitation des Leroyer, à la Baroche-Gondouin, dans la campagne vallonnée du nord de la Mayenne, que le premier cas de fièvre aphteuse a été décelé en France. Le premier aussi en Europe continentale, depuis l'apparition de la maladie en Grande-Bretagne le 19 février.

Le troupeau des 114 vaches a été euthanasié dans la nuit de lundi à mardi. Hier après-midi, peu de temps après les résultats des tests pratiqués, confirmant la présence du virus, les bêtes ont été incinérées, sur un grand bûcher monté à côté de la ferme. «On était très inquiets, poursuit Thérèse Leroyer. On surveillait le troupeau de près. On s'y attendait un peu.»

La ferme des Leroyer est en effet voisine de celle du négociant Jean-François Reboux. Une petite route seulement sépare leur champ. Or, c'est par Jean-François Reboux, ou plutôt par ses bêtes récemment importées de Grande-Bretagne, que le mal est arrivé dans le bocage mayennais. Le 27 février et le 6 mars, les services vétérinaires du département ont euthanasié ses trois troupeaux, 1225 moutons. Plusieurs bêtes étaient porteuses, saines, du virus de la fièvre aphteuse. Depuis, l'exploitation de Jean-François Reboux était isolée. Comme dans toutes les zones suspectes, les services de l'Equipement avaient installé deux périmètres de défense sanitaire.

Le premier périmètre de «protection», de 3 km autour de l'exploitation de Jean-François Reboux, englobe la commune de la Baroche-Gondouin et donc la ferme des Leroyer. Ne passent que les riverains, les vétérinaires et les agents de la direction de l'Equipement. Les routes sont bloquées, les gendarmes surveillent. Pour sortir du périmètre, les voitures doivent rouler sur des rotoluves. Les conducteurs descendent ensuite de leur véhicule et désinfectent leurs pieds dans un pédiluve. Dans le second périmètre dit de «surveillance», d'un rayon de 10 km, tous les troupeaux sont recensés, séquestrés et isolés. Des panneaux «transport d'animaux interdit» sont accrochés le long des routes.

Une cellule de crise s'est tenue hier à Laval, la préfecture de la Mayenne, pour renforcer ces mesures de précaution, en particulier de désinfection dans les deux périmètres. Les services vétérinaires du département vont renforcer leur vigilance et multiplier les inspections. Ces mesures sont un moindre remède. Les agriculteurs le savent, la maladie est très contagieuse pour les animaux. Les hommes en parlent comme d'un ennemi invisible qui rôde et pourrait surgir à tout moment. Elle se joue des barrages. Elle peut se transmettre par les oiseaux, les bêtes sauvages; ou par un simple coup de vent, sur plusieurs dizaines de kilomètres.

Dans les exploitations, les hommes sont tendus. Comme pour conjurer le sort, beaucoup refusent de parler. D'autres rendent Jean-François Reboux responsable de la grande frousse qui les secoue. «A force d'importer des bêtes de Grande-Bretagne où les règles sanitaires ne sont pas strictes, cela devait bien finir par arriver, lâche Rémi Esnault, un éleveur de porcs voisin de Jean-François Reboux. Dans le coin, on n'aime pas trop ceux qui travaillent avec l'étranger.» Jean-François Reboux le sait. D'ailleurs, quand ce grand gaillard quitte sa ferme et franchit le périmètre de défense sanitaire, au volant de son 4x4 rouge, il ne s'arrête plus dans les villes alentour. «Quand on me voit, on dit: «Tiens, vl'a Reboux le porteur de virus!», remarque-t-il, amer. Les gens ne me regardent plus en face. Pourtant, ça a été dur de voir abattre toutes ces bêtes même si je sais que c'est encore plus dur de perdre un troupeau qu'on a élevé.» Pour Thérèse Leroyer, en effet, c'est «trente années de travail et de sélection rigoureuse» qui viennent de partir en fumée.

Hier, alors que le ministre de l'Agriculture français confiait qu'il «redoutait l'apparition d'autres cas», un autre foyer suspect de fièvre aphteuse était détecté en Seine-et-Marne; des tests complémentaires sont en cours. Jean Glavany a cependant rappelé que les mesures de protection extrême prises «en amont» (19 exploitations dans 12 départements font l'objet de mesures de surveillance draconiennes après la découverte d'analyses sérologiques positives sur des animaux) permettront à la France de ne pas connaître d'épizootie comparable à celle qui sévit en Grande-Bretagne.