«Elle n'est ni parfaite, ni totalement innocente, ni aussi mauvaise qu'on l'a laissé croire. Elle est juste tombée au mauvais endroit au mauvais moment, et sans bon attaché de presse», dixit Sofia Coppola. Marie-Antoinette, victime d'un marketing inadapté? Voilà de quoi réduire l'Histoire et ses mouvements épiques à des soubresauts secondaires, de quoi ratatiner d'un coup les Révolutions.

La réalisatrice Sofia Coppola laisse les armes et les guillotines hors champ pour rendre à la reine ce dont la mémoire officielle, côté français en tout cas, l'a privée: son regard. Le regard d'une jeune fille blonde au teint frais, à la candeur obéissante, ravie d'épouser bientôt le prince charmant. Le regard d'une enfant qui porte légèrement l'héritage des Habsbourg, qu'on sépare définitivement de sa mère, de ses amis et de son pays juste après ses 14 ans pour l'envoyer au Royaume de France, tel un colis diplomatique enrubanné de rose.

«C'est son point de vue à elle qui m'intéresse, plaide la cinéaste américaine, la majorité des versions de sa vie ne sont que celles des personnes extérieures.» Vrai. Souvenons-nous des cours d'histoire: la Révolution française a réinventé la démocratie, Louis XVI est un Capet fin de race et la reine une perruque meringuée, snobant la lointaine populace avec de mauvaises plaisanteries boulangères.

Cupide, intrigante, joueuse, superficielle, manipulatrice, possiblement lesbienne. En vingt-trois ans de vie à Versailles, Marie-Antoinette a fini par incarner toutes les tares que l'opinion publique - la cour, le peuple - pouvait concevoir. A l'heure de son jugement, on l'accuse d'être une mère incestueuse, une traîtresse à la patrie téléguidée par son pays d'origine pour ruiner la France, une Messaline régnant sur une cour débauchée. Elle est le «monstre femelle», «l'Autrichienne», l'étrangère par qui le mal arrive. Il est donc plus que juste de lui couper la tête.

Cette version de l'Histoire n'a longtemps été contrariée que par la version des royalistes qui, en sourdine, ont exalté le souvenir de la «reine martyre». Bien plus tard, en 1937, Stefan Zweig a montré une femme plutôt qu'une figure historique. Des écrivains comme Chantal Thomas ont récemment peint la reine sous de tout autres éclairages. Jusqu'à la biographie écrite par Antonia Fraser, épouse du Nobel Harold Pinter, où la reine pourrait bien être une Lady Di du XVIIIe siècle.

Ce dernier livre est l'inspiration principale de Sofia Coppola, elle-même auréolée de la gloire de deux films (Virgin Suicides et Lost in Translation) et héritière d'une famille royale du cinéma, le clan Coppola. Sa Marie-Antoinette est le nouvel avatar du personnage qu'elle ausculte de film en film: l'adolescente sensible qui vit avec difficulté son passage à l'âge adulte. «Son statut n'est pas si différent de celui d'une élève se retrouvant dans une nouvelle école», pose la réalisatrice, qui ne s'embarrasse pas des déférences de la vieille Europe.

Pas sûr que le XVIIIe siècle ait imaginé l'adolescence, deux siècles plus tard, comme cet âge à rallonge fondé sur le souci de soi, les troubles alimentaires ou les obsessions vestimentaires. Marie-Antoinette s'échappe du corset social, du protocole et de sa dimension politique en collectionnant les chaussures, en caressant des mini-chiens, en abusant de champagne dans les jardins du petit Trianon, en rêvant dans des décors sorbet. C'est beau comme un numéro de Vogue. Ni moins. Ni plus.

«Marie Antoinette» de Sofia Coppola. Avec Kirsten Dunst, Jason Schwartzman, Asia Argento. Dès aujourd'hui sur les écrans romands.