Une étoffe en écorce de mûrier des îles Tonga, longue de trente mètres. Des poteaux de maisons cérémonielles de la vallée du Sepik, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, pesant deux tonnes. Un masque Vung Vung du peuple Uramot, de Papouasie-Nouvelle-Guinée aussi, qu’un quidam mettait sur sa tête lors de la «danse du feu nocturne», se transformant en une créature grande comme un fourgon de taille moyenne. «Il y a des choses qui habituellement sont trop grandes pour être montrées», commente Beatrice Voirol, responsable du département Océanie au Museum des Kulturen de Bâle.

Paradoxe: les possessions les plus titanesques d’un musée d’ethnographie comme celui-ci sont la plupart du temps les moins visibles. Avec l’exposition Gross – Dinge Deutungen Dimensionen («Grand – Objets Interprétations Dimensions»), la curatrice a enfin pu balayer cette frustration, donnant à voir les pièces les plus énormes qui occupaient l’entrepôt du musée.

«Un élément de compétition à l’œuvre»

À vrai dire, la maison bâloise avait déjà montré son penchant pour la grandeur en montrant, dans le volume vertical qui flanque la cage d’escalier, une maison cérémonielle du peuple Abelam, aussi haute que le musée lui-même. «Ce qui est fascinant dans le cas de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, c’est qu’une culture qui ne disposait que d’outils en pierre, et qui vivait dans des habitats très basiques, élevait des maisons des esprits d’une telle envergure. Lorsqu’on y entre, on ressent la même sensation qu’on éprouve en pénétrant dans une cathédrale gothique.»

Que disent les Abelam eux-mêmes de leur penchant pour la démesure? «C’est clairement pour impressionner les autres, comme chez nous les tours et les gratte-ciel. Il y a un élément de compétition à l’œuvre». Une surenchère entre les clans, les chefs, les villages? «Oui – et entre les hommes: la quête du très grand, c’est la plupart du temps quelque chose de masculin.»

Les femmes et les dieux aussi

La taille XXL, une affaire d’hommes? Pas toujours. «En réalité, l’objet le plus grand de toute l’exposition a été fabriqué par des femmes des îles Tonga, en Polynésie»: c’est un tapa, une étoffe en écorce battue dont les trente mètres de longueur ont été ramassés en un volume compatible avec le gabarit du musée grâce à un socle en forme des montagnes russes. «Ce que je voulais montrer, c’est que les femmes font parfois de très grands objets, elles aussi; et qu’un objet de très grande taille n’est pas forcément lourd.» À quoi servait cet artefact?

«Des petits tapas étaient utilisés comme pagnes ou pour envelopper les défunts. Avec des tapas de cette taille, en revanche, on ne fait pas grand-chose: on le montre, puis on le replie et on le range. À l’occasion, on peut l’échanger contre de l’argent.» C’est un objet aux proportions purement somptuaires, porteur d’une valeur intrinsèque. «C’est une démonstration de pouvoir féminin.»

Dans un coin de la même pièce sont accrochés des petits objets à l’usage indécelable. Que font-ils dans cet étalage d’énormité? «Cette planche avec un trou vient de Bali. Elle sert à mesurer les poules pour les sacrifier au temple. Si on arrive à faire passer l’animal à travers le trou, c’est qu’il n’est pas encore prêt pour être offert aux dieux. En matière d’offrandes, les divinités ont un penchant pour la grosseur.»

Les Abelam ont, eux, des instruments semblables pour mesurer la circonférence d’une igname ou d’un cochon: une taille normale suffit pour la consommation ordinaire, «mais pour l’usage cérémonial, l’une comme l’autre doivent être aussi grands que possible».

Nos ancêtres les crocodiles

Une salle sans plafond, dont le volume déborde dans l’étage du dessus, regroupe des poteaux de maisons cérémonielles de la vallée du Sepik. Il a fallu faire expertiser le plancher du musée avant de les poser là, car chacun pèse au minimum deux tonnes. Sculptés, les piliers géants représentent des ancêtres; leur peau est entaillée, car les peuples de la région affirment descendre des crocodiles. Plus loin trônent des poteaux funéraires du peuple Asmat, de la Papouasie indonésienne: ils sont hauts de six mètres, blanchis à la chaux, habilement sculptés dans des palétuviers posés à l’envers, avec les racines en haut. Ils renvoient au monde intermédiaire des défunts récents et au fait que le tout premier être humain a été créé, dit-on, en le sculptant dans le bois.

Les maisons cérémonielles sont-elles toujours en usage en Papouasie-Nouvelle-Guinée? «Les missionnaires catholiques sur l’île ne construisent pas d’églises, ils utilisent les maisons des esprits traditionnelles, et ils intègrent des sculptures comme celles-ci, dont le sens est adapté. Le dernier évêque en pays Asmat portait une fourrure de cosuscous – un marsupial local – en guise de mitre et une rame de canoë comme crosse épiscopale…» Dans la même pièce, des figures taillées dans des fougères arborescentes représentent des personnages auxquels les peuples des îles Vanuatu attribuaient une grandeur sociale: grands hommes, surtout, mais aussi une grande femme.

Stimuli supra-normaux

Pour installer ces poteaux dans le musée, il a fallu démonter une fenêtre et les introduire au deuxième étage par la façade. Une vidéo montre le travail d’équipe qui a rendu cela possible. Un autre film lui fait écho dans une autre salle, montrant un groupe d’hommes de la vallée du Sepik qui construisent un canoë géant, avant de le traîner dans la forêt et de le mettre à l’eau. «On trouve çà et là dans le monde des constructions monumentales, parfois très anciennes, dans lesquelles l’énormité de l’échelle est un fruit de l’esclavage. Un empereur dit: on va construire un temple – et des centaines de personnes sont astreintes à poser pierre sur pierre. Dans les sociétés de Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui sont essentiellement non-hiérarchiques, horizontales, il s’agit au contraire d’un vrai effort de groupe.»

Si la grandeur répond parfois à des exigences surnaturelles, dans d’autres cas on a l’impression qu’elle a pour but de générer du lien. «Comme on ne peut pas créer quelque chose de très gros tout seul, cela sert à mettre les gens ensemble.» Une certaine joie semble se dégager de ce travail. «Dans le film, un homme dit: il nous faut un grand canoë pour aller faire nos courses et rendre visite à nos amis. Ce n’est pas pour un événement extraordinaire ou pour une raison rituelle. C’est juste très cool d’avoir le plus grand canoë…»

On remarquera qu’aussi bien les peuples papouasiens que notre Occident fasciné par le big data (et par les œuvres géantes exposées dans la section Unlimited d’Art Basel) demeurent au bout du compte des sociétés animales. Selon la théorie du stimulus supra-normal (ou hyper-stimulus), tous les animaux sont attirés par l’exagération des proportions: c’est ainsi qu’une oie pourra délaisser ses propres œufs si on lui en présente des répliques artificielles hypertrophiées…

Une énigme helvétique

Inaugurée le 1er juillet, Gross restera ouverte 5 ans. «C’est ce qu’on entend par exposition permanente dans notre musée.» L’accrochage en côtoie en ce moment trois autres, plutôt thématiques que par région ou par aire culturelle, conformément à l’approche qu’affectionne l’institution bâloise. Un étage est consacré ainsi aux «exemplaires uniques en série», déclinant les incarnations de Vishnu ou les variantes des divinités aztèques. Un autre explore les cultures populaires européennes.

Un autre encore s’intéresse au genre de recyclage culturel qui donne lieu, par exemple, à un dirndl bavarois taillé dans un «pagne wax» africain fabriqué au Pays-Bas. À tous les étages, on a l’impression de voir dialoguer des cultures lointaines et une ethnographie de proximité. L’objet le plus mystérieux de l’exposition Gross est d’ailleurs suisse: c’est une version géante d’une corbeille servant à tamiser le blé, produite dans la campagne bernoise vers 1900. «C’est trop grand pour passer une porte, trop lourd pour être soulevé. On ne sait pas du tout pourquoi il a été fabriqué.»


 

Museum der Kulturen Basel, Münsterplatz 20. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. www.mkb.ch