Tourisme

Lentement, les hôtels de luxe explorent la voie verte

Durabilité et services cinq étoiles sont-ils compatibles? La question reste ouverte, mais les hôteliers commencent à mesurer son importance face à une certaine clientèle, plus exigeante en la matière

Ils ont du temps, de l’argent, un goût certain pour les palaces… mais aussi, et depuis peu, une conscience écologique: bienvenue dans le monde des amateurs de séjours de luxe rongés par l'«éco-anxiété». Médiatisation et prise de conscience collective obligent, ils représentent désormais une part non négligeable (bien qu’impossible à chiffrer) de la clientèle des structures cinq étoiles, poussant les hôteliers à l’action. Mais des complexes qui comportent jusqu’à 300 chambres, plusieurs piscines, spas et restaurants haut de gamme peuvent-ils vraiment se dire «verts» sans susciter des haussements de sourcils?

Partons des mots. Luxe, du latin luxus, se réfère à un déboîtement, un excès. Une connotation qui semble, de prime abord, peu compatible avec le concept de développement durable – un développement reposant sur l’équité sociale, la qualité environnementale et l’efficacité économique. «La durabilité est un terme délicat, mais je pars du principe que n’importe quelle entreprise ou administration peut mettre en route une démarche», affirme Olivier Brüggimann, directeur d’Ecolive, une association qui accompagne les entreprises vers la labellisation écologique.

Alors qu’il y a une décennie aucun grand hôtel contacté par Ecolive ne voulait entendre parler d’écologie, depuis trois ans le vent a tourné. Reste que, selon lui, «souvent, la prestation imaginée pour le client est surfaite et déconnectée des attentes. On veut offrir plein de choses malgré leur impact environnemental très important, alors que le client se satisferait de les demander en supplément», estime Olivier Brüggimann.

C’est là que le changement est possible au sein des établissements de luxe: un investissement lié à une charte environnementale que les autres hôtels ne peuvent se permettre.

René Knüsel, enseignant et chercheur en sciences sociales à l’UNIL

Des «éco-gestes» dans l’air du temps

C’est le cas des mini-bars – un standard obligatoire dès le quatre-étoiles –, des fleurs, du vin, des corbeilles de fruits, des cosmétiques… Pourtant, il suffirait non pas de les supprimer, mais de les repenser. «J’ai récemment logé dans un hôtel à Vienne où, si vous vouliez vraiment des fleurs, on vous donnait un vase avec des plantes grasses au check-in et vous les rendiez à la fin du séjour. C’est un gain financier, sans déchets, et ces plantes viennent d’un cultivateur du coin», conte Donato Stasi, chargé de projet à l’Ecole supérieure de tourisme de Lausanne et consultant en développement durable.

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Au Fairmont Montreux Palace, parmi les «éco-gestes» réalisés, les savons solides restants sont envoyés à Sapocycle, une association employant des personnes handicapées qui transforment les pains de savon en nouveaux produits d’hygiène pour des populations dans le besoin. Par ailleurs, l’hôtel a banni les plastiques jetables, dont les pailles, désormais en papier recyclé. «On s’est dit qu’on allait faire face à des plaintes, et en fait pas du tout. C’est dans l’air du temps. C’est comme réutiliser sa serviette, c’est entré dans les usages», commente Lucie Piron, responsable marketing. Un début, diront les optimistes; le minimum vital, pour les sceptiques.

Agir sur les «gros morceaux»: eau, énergie, nourriture

Quid des linges laissés par terre? Cette fameuse mesure, visant à distinguer ceux qui doivent être lavés de ceux qui seront réutilisés, divise. «Cela fait bientôt vingt ans qu’on en parle et on en est toujours là. Souvent, en amont, on agit sans faire d’analyse: or, quel impact cela a vraiment sur l’environnement et les comptes de la maison? Sincèrement, il y en a un, mais il est marginal», soupire le consultant Donato Stasi. Du côté d’Ecolive, on considère l’action comme positive car, aujourd’hui, elle est souvent adoptée pour les draps de lit.

Autre cheval de bataille: l’électricité et les denrées alimentaires, responsables selon Hôtellerie Suisse de 90% des émissions de gaz à effet de serre dans le secteur. «Certaines techniques efficaces ont fait leurs preuves. Si vous ouvrez par exemple la fenêtre, le système de chauffage ou de climatisation s’arrête. C’est un boîtier avec une carte qui éteint toute la chambre, y compris les appareils électroniques», détaille Olivier Brüggiman. Quant à l’alimentation, plusieurs hôtels ont désormais entrepris de cultiver leur potager ou de s’approvisionner chez des fournisseurs locaux. Le gaspillage alimentaire est combattu de toutes parts: l’association United Against Waste, par exemple, fournit des outils aux hôteliers-restaurateurs pour mieux gérer les quantités achetées. Ensuite, une issue possible est la transformation de déchets organiques en biogaz.

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A Saint-Moritz, le Club Med a adopté quelques «bonnes pratiques»: «On a des chiffres précis sur le nombre de repas à servir, donc on peut prévoir les quantités. On dispose de plans de menus qui permettent une bonne gestion des denrées et des affiches à l’entrée informent le client sur nos solutions contre le gaspillage. Ce sont des sujets qui étaient délicats à aborder il y a quelques années», expose Agnès Weil, directrice du développement durable du groupe.

Penser une nouvelle perspective du luxe

Les initiatives se développent, donc, mais les hôtels restent des entreprises avant tout, avec une clientèle aux sensibilités différentes. «Il faut du temps pour repenser complètement un palace. L’hôtellerie vit au rythme de la société, et la société demande à ces gros bateaux d’être rentables tout de suite», regrette Donato Stasi. «Une possibilité reste l’investissement dans des fonds durables, et la prise en compte de l’aspect social qu’on a tendance à oublier. Il y a de tout dans un bateau, plein de corps de métier qui peuvent représenter des forces de proposition précieuses pour œuvrer à la protection de l'environnement.»

Mais même lorsque les cinq-étoiles tentent de se montrer aussi verts qu’une pelouse alpine, les contradictions ne sont jamais bien loin: quelques clics suffisent à débusquer des incohérences, à l’instar d’un immense palais grec, bijou d’écologie, mais uniquement accessible en… hélicoptère.

«Le luxe permet de se distinguer, d’apparaître hors de la masse. Aujourd’hui, il ne peut plus être lié au gaspillage. Au superflu oui, dans la mesure où l’on offre des services que la majorité ne peut se payer. Pour moi, c’est là le changement possible: un investissement que les autres hôtels ne peuvent se permettre», définit René Knüsel, enseignant et chercheur en sciences sociales à l’UNIL.

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«Le fait de prendre une douche en sachant que vous ne gaspillez pas, c’est un luxe. S’il existait une offre d’hôtels extrêmement chers, dont le prix serait notamment justifié par le fait qu'ils répondent à une charte environnementale très stricte, les clients seraient contraints à ne plus gaspiller. Mais faut-il les contraindre ou pas? Certains au sein des écologistes estiment que oui, d'autres non. Je pense qu’il faut que les deux options existent», complète-t-il.

Le défi de l'hôtellerie haut de gamme consiste donc à trouver un subtil équilibre entre imposition de mesures concrètes, explicitées, puis «vendues» comme luxueuses. Car, même si les cinq-étoiles sont labellisés, ils ne l’affichent pas systématiquement, au grand dam d’Olivier Brüggimann: «Peut-être qu’ils craignent de faire croire au client qu’ils font des économies sur son dos. C’est dommage, car cet effort est extrêmement éducatif.»

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