École

L’entretien avec les parents, chaud devant!

Avec la rentrée revient le grand moment du dialogue prof-parents. Titulaire d’une classe de développement, Pascal Trépey publie un livre où il raconte ses face-à-face les plus marquants

Certains s’y rendent en sifflotant, d’autres en tremblant. Mais aucun parent n’est indifférent à ce moment où l’instituteur fait le point sur son enfant. Pascal Trépey est père, sa fille a 23 ans, mais, depuis quinze ans, il est aussi enseignant. Titulaire d’une classe vaudoise dite de développement, des jeunes pour qui étudier n’est pas la priorité. Du coup, il a souvent besoin de faire alliance avec les parents pour redresser une situation compliquée. D’où les entretiens, répétés (jusqu’à cinq par année), que le pédagogue mène avec les pères et les mères de ces jeunes en rupture scolaire. Dans «Confidences. Un enseignant face aux parents d’élèves», l’instituteur raconte avec un franc-parler surprenant ces face-à-face où les adultes sont tour à tour en colère, fuyants, impuissants. Il y a de la tendresse dans ces récits, du souci et pas mal de moquerie. L’humour qui sauve, l’humour qui permet de dédramatiser quand, parfois, on a envie de pleurer, explique l’auteur, qui a déjà publié «Fond et tréfonds d’une classe», l’an dernier, où il chroniquait son quotidien animé.

Dans ces «Confidences», on croise une humanité secouée. Un père qui confond discussion et intimidation, une mère dépassée par sa fille voleuse et menteuse, une autre qui joue la carte de la séduction pour rattraper son fils pareil à une «savonnette, en train de s’échapper par le siphon». Ou encore des parents qui frappent leurs enfants et à qui il faut demander si «tout va bien à la maison» plutôt que rajouter une couche de tension. Ceux qui, au contraire, couvent et couvrent leur rejeton et avec lesquels il faut durcir le ton. On croise aussi des substances, de la violence et des délires de toute-puissance. Des insultes, du sexe imposé, filmé, photoshopé… Et encore des problèmes d’hygiène, de permis, de papiers. Mais surtout, ce qui surprend dans cette trentaine d’instantanés, ce sont les larmes, l’abondance des larmes qui sont versées. «Ces entretiens où l’enfant accompagne ses parents sont souvent l’occasion pour les familles de laisser remonter les émotions refoulées, explique Pascal Trépey. Plus j’en fais et plus je réalise la précarité dans laquelle se débattent certains foyers.» Rencontre avec un homme qui parle sans fard de sa profession et place haut sa mission.

Le Temps: La première question porte sur la confidentialité. Ces récits sont très détaillés et donc reconnaissables par les intéressés. En tant qu’enseignant employé par l’école publique, n’êtes-vous pas soumis à un devoir de confidentialité?

Pascal Trépey: Oui, et je le respecte. Pour plusieurs raisons. Déjà, je ne donne aucun nom et personne ne peut mettre de visage sur ces descriptions. D’autre part, beaucoup de ces entretiens ont eu lieu il y a longtemps, il y a donc une sorte de prescription. Enfin, je respecte l’article 320 du règlement scolaire et je ne raconte jamais d’anecdotes piquantes en salle des maîtres ou en conseil de classe. Ainsi, mes collègues ne peuvent pas identifier ces entretiens. J’ai soumis à certains élèves de ma classe les nouvelles les concernant. Malgré la dureté des situations, ils étaient plutôt fiers et heureux de figurer dans l’ouvrage.

– Le ton du livre est assez cru, voire indélicat. Quand vous écrivez d’un élève qu’il a «l’autonomie d’une moule sur son rocher» ou d’un autre, clandestin, qu’il risque le charter «Easyrejet» ou d’un troisième qu’il a enfin décidé de «se bouger le cul», on a un petit moment de stupeur, à la lecture…

– C’est une histoire de milieu. Depuis quinze ans que je gère des classes de développement, j’ai appris les codes de communication de ces élèves et de leurs parents. Ce n’est pas du mépris. C’est juste une manière directe de parler. Et pour ce qui est de l’humour auquel je recours souvent, il me permet de prendre du recul et de regarder la vérité en face. J’use du même humour avec mes propres erreurs et manquements.

– Dans l’ouvrage, outre les larmes abondantes, ce qui frappe, c’est la différence d’approche de certains parents, le décalage culturel. Des parents, par exemple, vous invitent à frapper leur enfant. Comment gérer le fossé?

– Je leur dis tout net que je ne suis pas autorisé à recourir à la force physique pour cadrer les élèves. D’après le règlement, même si je suis agressé, je ne dois pas répliquer. Par contre, lorsqu’un ado vous traite de fils de p… et souhaite vous enc… à longueur de journée, le simple rappel de l’autorisation que m’a donnée son père est une mesure très dissuasive. Je suis le seul à savoir que ce n’est qu’une menace que je ne mettrai jamais à exécution. Je mesure 1,80 m et pèse 90 kilos, ça peut aussi aider.

– Vous mentionnez pourtant un incident où vous avez été accusé de violence physique…

– Oui, c’est un cas exceptionnel. J’avais saisi un élève par le cou alors qu’il allait fracasser la tête de l’un de ses copains à coups de pied. Son père a interpellé l’école et j’ai dû répondre de cette intervention. Devant mon directeur tout d’abord, puis devant la direction pédagogique, où je me suis excusé auprès de l’élève, tout en veillant à ce qu’il comprenne le sens de mon action.

Là aussi, j’ai renoncé à la punition intelligente pour la plupart de mes élèves

– Vous parlez aussi de la punition. Vous soulignez son inefficacité préoccupante…

– C’est vrai. Que ce soit à la maison ou en classe, je constate que la punition n’entraîne pas la diminution de la faute. Je suis par exemple intraitable sur les arrivées tardives, que je punis d’une heure de colle durant la pause de midi. On pourrait penser que c’est beaucoup, une heure de colle pour cinq minutes de retard. Eh bien, ça ne change rien. La motivation qu’ont les élèves à ne pas suivre la règle pèse souvent plus que les conséquences de cette désobéissance, et certains continuent à arriver en retard! Les parents que je reçois rencontrent aussi la même difficulté: leurs punitions n’ont pas plus de portée.

– La solution passe peut-être par la nature de la punition…

– Là aussi, j’ai renoncé à la punition intelligente pour la plupart de mes élèves. J’ai tenté de sortir du stupide recopiage en le remplaçant par un exercice de grammaire, un problème de math ou une composition originale, mais les élèves revenaient immanquablement en me disant qu’ils n’avaient pas compris l’énoncé, ce qui les exemptait de la punition. Quand ils recopient, au moins, ils accomplissent la tâche demandée.

Je suis frappé par l’augmentation de l’agressivité des filles. Depuis six-sept ans, de plus en plus de filles insultent et frappent comme des garçons

– On dit que les parents sont devenus plus procéduriers aujourd’hui, moins respectueux envers l’école publique. Avez-vous constaté cette évolution?

– Non. Parfois, les parents essaient de me mentir, mais aussitôt que j’en ai la confirmation, je le verbalise immédiatement. Je suis franc avec eux, j’attends qu’ils soient francs avec moi. En contrepartie, je leur dis tout et je leur garantis la confidentialité.

– Sauf si leur enfant fume du cannabis… Là, vous vous êtes engagé auprès des jeunes à ne pas les dénoncer à leurs parents.

– Je me donne une marge de manœuvre. Si je veux établir un lien de confiance avec mes élèves, je dois pouvoir recueillir leurs confidences sans les trahir plus loin. Par contre, concernant le cannabis, je refuse tout net que les ados arrivent défoncés en classe. Si c’est le cas, je les dénonce tout de suite. Je suis avant tout enseignant, pas éducateur.

– En quinze ans, qu’avez-vous constaté comme évolution notoire, du côté des parents et des enfants?

– Dans les situations problématiques, les parents ont une plus forte tendance à excuser les manquements de leurs enfants, voire à se rendre complices de leurs absences injustifiées. Nous ne comptons plus les excuses de deux semaines de repos pour un bobo sans importance. Du côté des jeunes, je suis frappé par l’augmentation de l’agressivité des filles. Depuis six-sept ans, de plus en plus de filles insultent et frappent comme des garçons. Peut-être doivent-elles se défendre contre le machisme qui, lui aussi, est en progression… je ne sais pas. En tout cas, ce phénomène est une nouvelle difficulté que l’on doit gérer.


«Confidences. Un enseignant face aux parents d’élèves», Pascal Trépey, Ed. Favre, Lausanne, 2016.

 

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