C'est un bien étrange procès qui s'est tenu mercredi soir dans l'auditoire où prêchait en son temps Calvin. Invité à tenir conférence sur le cas de Jean Vachat, enterré sous le gibet par le bourreau en 1545 pour avoir offensé Dieu en cédant à la tentation de se tuer, l'avocat genevois Marc Bonnant s'est mué tour à tour en procureur, défenseur du disparu et président de ce tribunal de l'Histoire. Transformé en jury d'un soir, le public, si nombreux qu'il a fallu déplacer l'exercice hors des murs du Musée international de la Réforme, a rendu son verdict. Récit d'une éphémère réhabilitation.

De Jean Vachat, Marc Bonnant n'avait jamais entendu parler. Sans doute comme beaucoup d'autres personnes venues accueillir ses talents d'orateur. Une exposition temporaire du Musée remédie à cette lacune. En quelques parchemins, celle-ci retrace le drame qui s'est noué ce 22 janvier dans la toute jeune réformée Genève.

Les remontrances de Calvin

Ces feuillets - le dossier d'enquête - serviront de support aux interventions du Bonnant démultiplié. On peut y lire que Jean Vachat souffrait d'une maladie qui l'avait cloué au lit et grandement affaibli. Un matin, il demanda à la gouvernante d'aller cuire une volaille et de le laisser se reposer. A la servante, il sollicita son couteau dont le manche portait vertu et dignité.

Inquiète, la gouvernante partit chercher Pierre Vachat, lequel trouva le couteau planté dans le ventre de son frère. Ce dernier retira l'arme et alla chercher Jean Calvin et Matthieu de Geneston ainsi que le chirurgien Claude Convers.

Jean Calvin fera une déposition qui raconte son intervention auprès du mourant. «Je lui fis beaucoup de remontrances. Et ensuite, je lui demandai ce qui l'avait poussé à faire une telle blessure à son corps. Il me répondit qu'il souffrait de trop. Je lui montrai de plusieurs façons comment le diable l'avait séduit et bouleversé. Après ces reproches, je lui demandai s'il ne se repentait pas d'avoir ainsi offensé Dieu et d'avoir succombé à une telle tentation. Il me répondit par l'affirmative. Ce qu'il réitéra par deux fois. [...] Je l'exhortai encore par mes paroles à prendre patience et à se consoler en la grâce de Dieu».

L'asthme coupable

Après avoir montré des signes de pénitence, Jean Vachat reçut la visite du chirurgien. Il mourut vers midi, soit environ quatre heures après le coup de couteau. Selon le constat de ceux qui ont examiné le corps, il présentait deux plaies au niveau de l'estomac dont une pouvait être fatale. «Grâce à l'incision, Maître Alexandre s'aperçut qu'il souffrait d'une maladie appelée asthme, qui est mortelle et entraîne plusieurs désagréments, voire même le désespoir.» L'honorable Pierre Vachat demanda l'autorisation d'enterrer son frère au lieu accoutumé. Sans parvenir à infléchir le Petit Conseil qui lui refusa une sépulture digne de ce nom.

Cinq siècles plus tard, le Bonnant procureur a repris ces faits pour exiger la confirmation de la sentence. Le châtiment aurait pu même être pire. Une pendaison par les pieds, un corps traîné dans les ruelles. Jean Vachat, lucide, a cédé à la ruse du démon et violé l'incontournable et limpide «tu ne tueras point». Peu importe si les Anciens, Grecs ou Romains, ont pu exalter le suicide, Saint-Augustin dira que celui qui fait le choix d'abréger ses tourments va vers des tourments éternels. La seule exception susceptible de justifier cet homicide de soi-même étant un ordre divin.

Dans son rôle d'avocat, celui qu'il affectionne le plus, Marc Bonnant a demandé rien de moins que l'acquittement, la réhabilitation, l'exhumation du corps de Jean Vachat des entrailles du plateau de Champel et l'indemnisation de ses héritiers par le canton. S'en prenant tout d'abord à la singularité de la procédure en vigueur au XVIe siècle - pas de défense, pas d'appel, pas de contradictoire, pas d'affrontement dans la clarté - le plaideur a ensuite énuméré les doutes possibles. Et si Jean Vachat ne s'était pas lui-même infligé ces blessures? Et si sa mort n'avait pas été causée par le couteau mais plutôt par la sollicitude de son frère qui a retiré la lame? Ou encore par ces heures d'admonestation de Jean Calvin - épreuve inhumaine par excellence - qui ont pu amoindrir sa résistance? Et s'il avait succombé, hypothèse la plus probable, à une crise d'asthme?

Pris dans le tourbillon de cette incertitude, le jury a opté pour la thèse de la réhabilitation. A l'unanimité. Ou presque. Certains se sont abstenus. Déçus peut-être que tant d'éloquence soit mise au service d'une rupture du lien de causalité plutôt que d'une défense du droit, inexistant à l'époque mais qu'importe, à disposer de sa vie et à mettre fin dignement - sujet d'actualité s'il en est - à ses souffrances.

Certes, le juge Bonnant n'a pas été totalement silencieux sur cette réhabilitation morale du suicide. Revendiquant son athéisme et une sensibilité d'anarchiste de droite, le magistrat d'un moment a exprimé une opinion restant sans incidence sur la sentence. «Si se donner la mort, c'est offenser Dieu, s'interdire de la donner, c'est offenser l'homme.» Entre ces deux offenses, son choix est fait. Le suicide est «notre manière à nous de sortir de scène». Il est ce don, célébré par Montaigne, qui permet à l'homme de «prendre la clé des champs». On l'aurait bien suivi plus en avant sur cette voie.