Intimité 

L'épilation, une contrainte? Le «Januhairy» défie les normes de beauté

Arrêter de s’épiler durant tout le mois de janvier: un challenge né sur internet pousse les femmes à remettre en question la pression sociale qui pèse sur leur corps

Aisselles, jambes, maillot, sourcils, voire visage et avant-bras: il n’existe pas une zone, à l’exception des cheveux, que les femmes n’épilent pas. Un geste qui ne tient pas du choix, mais bien de l’obligation tacite aux yeux de Laura Jackson, jeune Britannique de 21 ans. Pour dénoncer ce qu’elle considère comme des normes de beauté à caractère sexiste, l’étudiante a lancé le #Januhairy, respectivement «janvier» et «poilu» en français. Un défi qui encourage les femmes à laisser cire chaude et autres rasoirs au placard durant un mois. Effet de mode à l’instar du #Dryjanuary («janvier sans alcool») ou véritable révolte contre des standards oppressants?

«Le poil est un révélateur subtil de l’état d’une société, de l’idée qu’elle se fait d’elle-même et des traumatismes qu’elle subit», écrit l’historienne Marie-France Auzépy, dans son Histoire du poil. Cette société, Laura Jackson la rêve décomplexée, libérée des diktats. «Après plusieurs semaines je me suis habituée à mes poils et j’ai commencé à aimer ma pilosité naturelle… témoigne la jeune étudiante sur Instagram. Je me suis sentie libérée. J’ai commencé à avoir davantage confiance en moi.» Associé à une récolte de fonds au profit de l’association Body Gossip, qui prône l’acceptation de soi, son challenge a déjà permis de lever 1500 francs.

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Les poils «choquent, dégoûtent et effraient»

Briser le tabou de la pilosité féminine? Un rapide tour d’horizon sur Twitter prouve que le combat n’est pas gagné. Le #Januhairy? «OK pour les femmes de plus de 50 ans qui sont déjà hors course mais bon, pour les autres…» tance un internaute. «Les féministes ne veulent pas s’épiler pendant le mois de janvier. Elles s’épileraient donc le reste du temps? Pourtant leur minou évoque plus un paysage de toundra sibérienne qu’un green de terrain de golf», raille un autre.

En Europe et en Amérique du Nord, à travers l’histoire, la pilosité visible des femmes a été associée à toutes sortes de concepts stigmatisés: folie, maladie, atavisme, perversion.

Rebecca Herzig, auteure du livre «Plucked: une histoire de l’épilation»

Des mots très crus qui ne manquent pas de faire réagir les adeptes du mouvement. «C’est inquiétant de voir que les poils de la moitié de l’humanité choquent, dégoûtent et effraient quand ils sont considérés comme normaux chez l’autre moitié. Il est temps de remettre en cause ce diktat», souligne une usagère. «Si vous exigez des femmes qu’elles s’épilent intégralement, alors vous ne fantasmez pas sur les femmes mais sur des corps prépubères», ajoute une autre.

Lancé sur un mode «viral», le #Januhairy amène néanmoins à déconstruire des pratiques profondément ancrées dans la société, à interroger notre rapport au corps et à la pilosité féminine. «C’est bête, mais je pense que j’avais besoin de ça pour me déculpabiliser à l’idée de ne pas m’épiler, alors que je déteste ça et que ça fait ultra-mal», témoigne une internaute.

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«Concepts stigmatisés»

Depuis quand les femmes s’épilent-elles et pourquoi? Poser cette question, c’est plonger dans une histoire lourde de clichés. «En Europe et en Amérique du Nord, la pilosité visible des femmes a été associée à plusieurs reprises à toutes sortes de concepts stigmatisés: folie, maladie, atavisme, perversion, souligne l’historienne Rebecca Herzig, auteure du livre Plucked: une histoire de l’épilation. Il est très difficile, aujourd’hui encore, de dépasser ces antécédents de stigmatisation sociale.»

C’est au début du XXe siècle que l’épilation féminine se popularise en Occident. «Aux Etats-Unis, les femmes commencent à épiler leurs aisselles dans les années 1910-1920, leurs jambes à partir de 1940-1950, et enfin leurs organes génitaux à partir des années 1990-2000, poursuit-elle. Le marketing a beaucoup à voir avec ces changements, l’évolution des techniques d’épilation, de plus en plus sophistiquées, également.»

Tendance plus récente, l’épilation intégrale naît dans la Californie des années 1980, d’une rencontre entre l’univers de l’aérobic et ses maillots échancrés et le milieu du porno. Selon un sondage mené par le site Glossybox en 2017, c’est chez les jeunes femmes qu’elle fait le plus d’émules. La majorité des 18-25 ans la pratiquent, les 26-35 ans lui préfèrent le ticket de métro, tandis que les plus de 35 ans privilégient un maillot dit classique, c’est-à-dire moins échancré.

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Contrôle du corps féminin

Face à cette vague du «zéro poil», la résistance s’organise. Jambes et aisselles fournies s’affichent sans complexe – chez les people et sur internet, jusqu’à devenir le terrain d’une lutte féministe. Pour l’auteure et réalisatrice française Ovidie, l’épilation n’est qu’une énième expression du contrôle exercé sur le corps des femmes, au même titre que le poids, les rides ou les cheveux blancs. «Alors que la pilosité masculine est associée à la virilité, la pilosité féminine, en revanche, renvoie à la saleté. Il faut questionner ce double standard.» Imposer aux femmes de s’épiler correspond selon elle au vieil adage: «Il faut souffrir pour être belle.»

Alors que la pilosité masculine est associée à la virilité, la pilosité féminine renvoie à la saleté. Il faut questionner ce double standard. […] A-t-on créé du besoin par la honte?

Ovidie, auteure et réalisatrice française

En matière d’épilation intime en particulier. A ses yeux, s’imposer une douleur dans une zone de plaisir pour correspondre à des standards, à des normes de beauté, n’est pas un acte anodin. «En quelques années, l’épilation intégrale est passée du stade de fantasme à celui de norme hygiénique, au même titre que le brossage des dents, déplore Ovidie. Il existe toute une génération d’hommes qui n’ont jamais vu de poils de leur vie, c’est préoccupant.» Dans son sillage, l’épilation intégrale a ouvert la voie à de nombreuses pratiques, de la nymphoplastie au maquillage vulvaire. «Sans parler des frais conséquents qui s’ajoutent au budget esthétique, souligne-t-elle. A-t-on créé du besoin par la honte?»

«Société pédophile»

En plus des risques accrus de mycoses et autres infections, la mode du «zéro poil» est-elle malsaine? En mars 2016 déjà, la chanteuse Axelle Red avait créé la polémique en considérant l’épilation intégrale comme l’expression d’une «société pédophile». «La pilosité féminine intime apparaît avec l’arrivée de la puberté et préfigure le début d’une phase de sexualité active, rappelle Ovidie. L’épilation intégrale renvoie à une idée de jeunesse, d’enfance. Très tôt, on enseigne aux filles à gommer tout ce qui peut témoigner de leur passage à l’âge adulte. On part du principe que le sexe féminin doit être lisse, sec, et que tout ce qui en sort est tabou, à commencer par les règles.»

Symptomatique de l’émergence d’un féminisme 2.0, le #Januhairy challenge a le mérite de créer un espace de réflexion où la parole se libère. Attention toutefois à ne pas profiter du débat sur l’épilation subie pour imposer d’autres injonctions. Certaines femmes n’auront pas le courage d’affronter le regard des autres, de s’exposer à la réaction de leur entourage ou de leur partenaire, ou revendiqueront le droit de s’épiler pour leur propre confort ou plaisir. Elles doivent aussi être entendues.

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