Près de huit heures d'interrogatoire, donc plus de cinq sans interruption: le président du Tribunal d'arrondissement de Sion, Yves Tabin, n'aura pas fait de cadeau à Jean Dorsaz. Il n'aura toutefois guère réussi à le déstabiliser. Le principal accusé de ce procès fleuve ne s'est pas laissé démonter. «A l'époque, c'était normal»; c'est ainsi que, très souvent, il justifie ses opérations les plus acrobatiques. La banque savait et le laissait faire. Parfois, il ne se souvient plus. Ou conteste purement et simplement des pièces du dossier.

La pierre c'est de l'or

Pour le reste, Jean Dorsaz a toujours une explication, même contradictoire ou floue. Les dépassements vertigineux de crédits? «Ce n'était pas un trou qui se creusait, mais des immeubles qui se construisaient en Valais». Dans la pensée de Jean Dorsaz, l'un des promoteurs les plus gourmands de Suisse romande, la pierre, c'était de l'or. Et il n'était pas le seul de cet avis: «si vous aviez des immeubles, vous obteniez du crédit sans aucune difficulté.»

La générosité des banques, même aveugle, n'explique pas tout, objecte le président Yves Tabin. En 1989, après avoir multiplié les mises en garde de celui qui est à la fois son plus gros client et son représentant à Fully, la Banque Cantonale du Valais restructure les crédits de Jean Dorsaz. Les comptes semblent se stabiliser au début de l'année suivante, mais explosent de nouveau au début de l'été. Les engagements globaux atteignent 188 millions en 1991. «Mon compte a été jugé en ordre par tous les services de la banque, qui devaient fournir des relevés de dépassements à la Banque nationale suisse», rétorque le promoteur. Mais c'était au conseil d'administration et à la banque de les avaliser, pas à n'importe quel service, rétorque le président: «c'est un peu comme si vous demandiez à l'huissier du palais de justice de vous acquitter en appel.»

Avec Jean Dorsaz, le Tribunal avait terminé l'audition des neuf accusés. Le président du conseil d'administration de la banque à l'époque, Felix Carruzzo a ensuite été entendu à titre de personne appelée à donner des renseignements. Questionné de manière serrée par le président du tribunal, Felix Carruzzo a répété sa version des faits: les administrateurs n'ont pas été informés de manière assez complète de la situation de Jean Dorsaz.

Peu avant 19 heures, Hans Wyer, ancien conseiller d'Etat responsable des finances et à ce titre ministre de tutelle de la Banque Cantonale du Valais, a été entendu, lui aussi, à titre de renseignement. Il est en effet lui-même objet d'une instruction pénale, actuellement pendante, sur des faits liés à l'affaire Dorsaz: on l'a appris en ouverture du procès. En fait de déposition, Hans Wyer lira parfois un texte préparé d'avance.

Il connaissait, bien sûr, le problème des dépassements de crédits de Jean Dorsaz. Dès le moment où les comptes du promoteur ont été restructurés en janvier 1989, la gestion de ce problème lui a paru conforme aux dispositions légales. Plus personne en tout cas ne lui a signalé des difficultés. En septembre 1990, la Commission fédérale des banques fait pourtant une nouvelle fois mention de problèmes avec la gestion des comptes Dorsaz. «J'ai d'autant plus connaissance de ce document que j'ai présidé cette séance», reconnaît Han Wyer. «Mais ce qui est décisif, c'est qu'aucun rapport mensuel de la banque ne mentionnait que tel ou tel dépassement ne respectait pas les compétences.»

Mais comment expliquer, s'interroge le président, que, sur les mêmes bases, des experts de la Commission fédérale des banques, — dont Hans Wyer faisait d'ailleurs partie -, ont très bien compris que le problème Dorsaz était loin d'être réglé? Défense de l'ancien conseiller d'Etat: «J'avais pleine confiance dans le contrôleur interne. Je l'ai même proposé au Conseil d'Etat comme directeur adjoint de la banque. Si j'avais eu le moindre doute sur ses compétences, je ne l'aurais pas fait.» Et les diverses «expertises» sur ce dossier, dont les auteurs ont été désignés par Hans Wyer, quelle est leur crédibilité et leur indépendance, questionne enfin le président? Hans Wyer conteste évidemment qu'ATAG soit «à sa botte». La grande fiduciaire était déjà intervenue pour la banque dans les années 80. Et c'est le professeur genevois Alain Hirsch, à qui Hans Wyer a demandé de réfléchir à un nouveau statut de la BCV, qui s'est lui-même tourné vers ATAG.

Rapport tronqué

Plus embarrassé, Hans Wyer a bien dû reconnaître que le même Alain Hirsch, chargé ensuite de présenter un avis de droit sur les problèmes rencontrés à la BCV, lui a préalablement soumis son rapport. Le chef du Département des finances pouvait cependant être visé, d'où le reproche qui lui est adressé aujourd'hui d'en avoir influencé les conclusions. On sait en tout cas que Hans Wyer a fait supprimer un passage favorable au contrôleur interne. Il réfute cependant avoir voulu en faire un bouc émissaire. Et affirme être convaincu encore aujourd'hui d'avoir fait son travail de responsable politique du dossier, qui l'obligeait aussi à jeter un regard sur un autre rapport qu'ATAG a dû établir sur la BCV à l'intention de la Commission fédérale des banques.

Crédible, Hans Wyer? Les juges, cette fois, ont toutes les pièces en mains pour répondre.