Hier et aujourd’hui (5/5)

«A l’époque, nos fantasmes devenaient rarement réalité sous le sapin!»

Les souvenirs d’Emanuel La Roche, qui a été journaliste au «Tages-Anzeiger» pendant trente-six ans, ont été marqués par l’angélique «Christkind», le terrible «Samichlaus» et les chants dans la nuit

Qu’est-ce que l’esprit de Noël, et comment évolue-t-il au gré des époques? Entre le lundi 23 décembre et le vendredi 3 janvier, «Le Temps» propose à cinq aîné(e)s domicilié(e)s en Suisse de nous raconter leur «Noël d’antan», les invitant ainsi à partager le regard qu’ils portent sur les fêtes de fin d’année d’aujourd’hui.

Episodes précédents:

«Je suis né en 1942, j’ai grandi à Wollishofen, un quartier de Zurich où je vis encore aujourd’hui. Mon père était pasteur, et je me souviens qu’à cette époque il y avait encore une forte séparation entre protestants et catholiques. Longtemps, ces derniers, très minoritaires, n’ont pas eu le droit de construire de clochers dans leurs lieux de culte.

La première fois que l’église catholique de notre quartier a reçu ses cloches, en 1952, j’étais là, avec les autres enfants protestants du coin: pour les faire sonner, il fallait s’y mettre à plusieurs et les enfants catholiques n’étaient pas assez nombreux! A la fin de la cérémonie, nous avions tous reçu un petit pain, une saucisse et un jus de pomme.

Chœurs itinérants

Mais c’est une autre mélodie qui a marqué les Noëls de mon enfance. Vers 5 heures du matin, le 25 décembre, quand il faisait encore nuit noire, j’entendais monter des chants de la rue, depuis l’appartement où l’on vivait – mes parents, mes trois frères, ma sœur et moi. C’était une tradition que des habitants de notre quartier avaient sans doute empruntée aux Allemands: les Kurrende, ces chœurs itinérants qui entonnaient des chants de Noël sous les fenêtres des gens. Tous les ans, ils revenaient. Je les attendais avec impatience.

Mais peut-être pas autant d’impatience que le catalogue de Franz Carl Weber, le grand magasin de jouets de la chic Bahnhofstrasse! C’était quelque chose… Il arrivait dans les boîtes aux lettres, début décembre. Les jours suivants, les enfants le feuilletaient, le commentaient et concoctaient leurs listes de vœux dans la cour de récréation, fébriles.

Nous nous réjouissions à l’idée que nous allions peut-être, cette fois, recevoir le cadeau de nos rêves. Bien entendu, nos fantasmes devenaient rarement réalité sous le sapin! Parmi les cadeaux les plus mémorables que j’ai reçus, il y avait un petit train en bois. Ou encore un pistolet à eau vert, en plastique. Ce devait être en 1951, l’année des terribles avalanches qui avaient tué 100 personnes en Suisse. Il avait énormément neigé et j’avais passé la soirée à jouer dehors.

Des réveillons modestes

Chaque année, je convoitais le jeu de société Monopoly. On s’y adonnait passionnément chez les voisins. Mais pour mes parents, c’était exclu. En bons chrétiens, ils considéraient cela comme un jeu malsain. Alors je m’en étais fabriqué un, avec du carton et du papier. C’est bien la seule fois que j’ai bricolé, je n’étais pas très doué avec mes dix doigts. Déjà tout petit, j’étais plus porté sur les livres…

Les Noëls de mon enfance étaient plutôt modestes. La Suisse n’avait pas encore entamé sa montée en puissance économique. Mais nous ne manquions de rien. Comme pasteur, mon père avait une bonne situation, nous étions une famille bourgeoise, traditionnelle, pieuse. Pour autant, je n’ai pas été forcé à aller à l’église et, vers l’âge de 15 ans, je m’en suis distancié.

Comme mon père devait en général travailler à Noël, notre famille se réunissait souvent le matin du 25 ou du 26 décembre. Pour le petit-déjeuner, ma mère cuisinait une soupe de farine et une tarte aux oignons. Une habitude qui lui venait de ses origines bâloises: c’est ce qu’on mange lors du Morgestraich, le carnaval de Bâle, qui commence avec un défilé de lanternes alors que la ville est plongée dans le noir, à 4 heures du matin…

Comme un ange…

Après le petit-déjeuner, nous sortions avec mon père, tandis que ma mère décorait le sapin. Nous n’avions pas d’arbre de noël classique, mais des épicéas suisses, avec les branches qui pointent vers le plafond. Alors, on suspendait des pommes pour les alourdir, puis on les ornait de vraies bougies. Pendant que ma mère s’occupait des préparatifs, nous marchions jusqu’au lac. Il ne fallait pas revenir à la maison tant que le Christkind, le petit enfant Jésus, n’avait pas terminé d’apporter les cadeaux. C’était une figure de Noël que j’imaginais comme un ange, vêtu de blanc.

Rien à voir avec l’horrible Samichlaus, une figure terrifiante! Lui arrivait bien avant, le 6 décembre, avec son grand manteau, sa barbe et ses bottes, ainsi qu’un sac rempli de noix, de chocolat et de mandarines. Les enfants se rassemblaient autour de lui, il sortait son vieux livre épais et commençait à livrer ses messages, grondant ceux qui avaient fait des bêtises, louant ceux qui s’étaient montrés sages…

On a vite compris que c’était un adulte du quartier qui, déguisé, lisait les petits mots écrits par les parents. Mais, tout de même, un jour, j’ai eu la peur de ma vie: le Samichlaus est entré chez moi alors que je frappais mon petit frère, me prenant en flagrant délit! J’ai couru m’enfermer dans les toilettes, convaincu qu’il m’emporterait dans son sac pour me faire travailler dans la forêt… C’est ce qu’on nous racontait.

Toujours le même menu

C’était une époque sombre, du point de vue pédagogique. Les maîtres d’école donnaient des coups aux enfants et tout le monde trouvait cela normal. Dieu merci, ça a bien changé. Le Samichlaus est devenu beaucoup plus rigolo. Désormais, ce sont les parents qu’il gronde, s’ils ont manqué à leurs devoirs.

Lorsque nous rentrions enfin à la maison, le sapin était allumé, les cadeaux éparpillés dans plusieurs coins de la pièce. Mon père jouait du violon, ma mère se mettait au piano et nous chantions.

Aujourd’hui, nous perpétuons cette tradition du chant. Nous fêtons Noël chez la sœur de mon épouse, à Zurich. Je suis l’aîné de 22 personnes, le plus jeune a 3 ans. Chaque fois, nous nous essayons à un canon de Beethoven ou de Mozart. Et c’est chaque année plus mauvais! [Rires.] A table, il y a toujours le même menu, influencé par les racines italiennes de ma belle-famille: une entrée, des raviolis aux truffes, un rôti, puis un dessert et du panettone. Avec mon épouse, nous nous occupons des biscuits.

Pour moi, Noël, c’est avant tout une fête familiale. Une signification qui a pris de l’importance, au fil du temps et de l’évolution de la société. Lorsque j’étais enfant, les femmes étaient au centre des liens sociaux. Aujourd’hui, elles n’ont plus autant de temps pour s’occuper de cela, car en général elles travaillent… C’est une bonne évolution! Mais c’est devenu plus difficile de se voir.»


Emanuel La Roche est l’auteur de Im Dorf vor der StadtDie Baugenossenschaft Neubühl 1929-2000, Chronos Verlag, 2019.


Une vie

1942 Naissance à Zurich.

1962 Etudes d’histoire jusqu’en 1968.

1969 Stagiaire au «Tages-Anzeiger».

1967 Mariage avec Brigitta.

1969 Naissance de son fils, Andreas, puis de sa fille, Anina, deux ans plus tard.

1973-1976, puis 1993-1999 Correspondant en Allemagne pour le «Tages-Anzeiger».

2005 Retraite.

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