Les nouveaux codes

A l'ère numérique, l'érudit sait partager son savoir

L’honnête homme 2.0 se nourrit de tout, plus éclectique et ouvert au monde que ses aînés. Il ne considère plus le savoir comme une propriété mais comme une matière à diffuser. Et il joute sur la Toile comme jadis on brillait dans les salons

Tous omnivores, tous diffuseurs. Sur le champ de la Culture, la génération Y, celle qui oscille entre 15 et 29 ans, est prête à toutes les épopées, à une nuit avec 2001, L’Odyssée de l’espace comme à une traversée du Seigneur des anneaux dans sa nouvelle traduction. Elle circulerait sans complexe, c’est sa signature, d’un territoire à l’autre, capable de s’enthousiasmer pour un clip de Stromae comme pour un poème d’Arthur Rimbaud, de se laisser happer par The Last Guardian, le nouveau jeu vidéo de Fumito Ueda, comme par le stupéfiant En Manque, spectacle de Vincent Macaigne au Théâtre de Vidy.

Mélomanes, technophiles et cinéphiles

Cette génération serait à la fois classique – dans ses usages –, transgenre dans ses intérêts et technophile. Trop emballant pour être vrai? Les statistiques sur les pratiques culturelles en Suisse confirment pourtant cette image. En 2014, 90% des jeunes entre 15 et 29 ans sont allés au moins une fois au cinéma dans l’année. La même proportion a joué à des jeux vidéo et, surprise, à des jeux de société. Quelque 80% de ces mêmes jeunes ont lu des livres pour le plaisir dans l’année, 60% ont fréquenté les festivals de musiques actuelles et 43% se sont laissés tenter par un théâtre. 

Une génération passe-murailles

La différence entre ces voraces et leurs aînés? Une aptitude à abolir les cloisons. Ancien directeur à Genève de la Fondation Bodmer, ce nirvana du livre, Charles Méla est frappé par cette perméabilité. «J’ai fait mes études à Marseille dans les années 1950, dans un collège de jésuites où on nous apprenait à devenir d’extraordinaires machines de combat, raconte celui qui a aussi été un merveilleux professeur de littérature médiévale à l’Université de Genève. Nous brillions dans la traduction des Grecs et des Latins, nous développions des méthodes de mémorisation, mais nous étions fermés sur le reste. La nouvelle génération se sent concernée par tout. Sa culture est celle du «tout-monde», pour reprendre l’expression de l’écrivain Edouard Glissant.»

L'égalité devant la culture: une fiction

L’honnête homme, cet idéal de culture et d’aisance sociale qui s’affirme au XVIIe siècle, serait donc aujourd’hui ramifié. La bascule s’est produite autour de 1990, avec la chute du Mur, note le sociologue Olivier Moeschler, responsable de la statistique de la culture à l’OFS et chercheur associé à l’Université de Lausanne. «Grâce à Internet et à la globalisation, tout est désormais accessible. Corollaire, une fiction d’égalité entre les productions culturelles s’est mise en place. Or il existe toujours des gens capables de distinguer entre ces productions. Ceux qui maîtrisent les codes, qui savent hiérarchiser, sont cultivés. Au fond, la distinction s’est déplacée de l’œuvre vers le récepteur. On peut avoir une lecture savante d’un objet culturel qui était autrefois considéré comme sans valeur.»

Conclusion à ce stade: l’honnête homme du XXIe siècle extrait son combustible de tout, d’une lecture de Montaigne comme de la série The People vs O. J. Simpson, ce concentré du malaise américain. Mais il est outillé, c’est sa distinction, pour faire feu de tout ce qui l’intéresse. L’universitaire français Alexandre Gefen, spécialiste des humanités numériques et de littérature contemporaine, insiste sur une autre différence fondamentale. «Jusqu’à ce qu’on entre dans l’ère numérique, une personne cultivée possédait un savoir. Aujourd’hui, elle ne le thésaurise plus, elle le met en circulation.» L’érudit 2.0 n’aspire plus seulement à vivifier un dialogue intime, il participe à ce théâtre infini de la Toile. «Il investit l’espace numérique comme on occupait les salons au XVIIIe siècle, il cherche à y briller par sa rhétorique, il y confronte ses opinions.»

Littérature et séries: des boîtes à outils irremplaçables

Et la littérature, dans cette conscience élargie de la culture, est-elle toujours ce capital sacré? Oui, parce qu’elle continue d’opérer comme marqueur de distinction, observe Olivier Moeschler. Oui encore parce qu’elle est un espace d’initiation et de joie irremplaçable, souligne l’écrivaine et professeure suisse Sylviane Dupuis. «Un grand texte, qu’il relève de la poésie ou de la fiction, permet de comprendre ce qu’est une représentation du monde, il met en forme l’expérience.» L’éditeur français Marc Avelot abonde dans le même sens. «La littérature n’est pas seulement un supplément d’âme, c’est une paire de lunettes qui permet de mieux analyser le réel. Elle donne des outils.»

Marcel Proust, Robert Musil, Samuel Beckett ne sont donc pas près de sentir le moisi. Tout comme Platon ou Sénèque. «Ils sont de moins en moins étudiés, certes, mais ils restent distinctifs, notamment dans les grandes universités américaines», note Alexandre Gefen. La génération Y lirait donc, grâce notamment à J. K. Rowling et Harry Potter, quitte à emprunter des raccourcis. «Les étudiants de première année en littérature n’ont pas toujours lu les classiques, mais ils sont incollables sur les séries, souligne Jérôme Meizoz, écrivain et professeur à l’Université de Lausanne. Or ces séries sont remarquablement faites, elles permettent de réfléchir aux mécanismes du récit, au même titre que les romans-feuilletons du XIXe siècle. Elles ne se substituent pas aux grandes œuvres, elles cohabitent avec elles.»

Ecrire, cette pulsion contagieuse

Au goût de lire s’ajouterait celui d’écrire, plus vivace que jamais, relève Sylviane Dupuis, qui enseigne à l’Université de Genève et au Collège Calvin. «Je suis frappée par le nombre de collégiens qui écrivent des nouvelles ou de la poésie, notamment pour les travaux de maturité.» Les sites de fanfiction, ces espaces où des millions de jeunes lecteurs inventent une suite à leurs romans favoris, ne constituent-ils pas d’extraordinaires ateliers d’écriture? «L’homme cultivé est aussi aujourd’hui un producteur de fables, de micro-fictions, de commentaires, observe Alexandre Gefen. On est entré dans le règne de l’individualisme expressif.»

La famille plus déterminante que l'école 

La culture serait-elle en passe de devenir élitaire pour tous, pour reprendre la formule de l’homme de théâtre français Antoine Vitez? On en est loin, corrige Olivier Moeschler. «L’école a un rôle crucial à jouer, mais elle ne fait plus vraiment son travail. Son offre culturelle est souvent soit déplacée - à quoi cela rime-t-il d'aller voir le blockbuster du moment avec la classe ? - soit facultative. Ce sont donc des enfants déjà sensibilisés qui en profitent. Il me semble que la famille redevient prescriptrice, les clivages persistent en réalité, mais moins visibles, plus sournois.»

La démocratisation de la culture est un combat loin d'être gagné. Mais l’honnête homme 2.0 possède des atouts dont auraient rêvés Diderot et d'Alembert, comme l'observe Jérôme Meizoz. «Il est plus créatif grâce aux outils technologiques. Il jongle d’un champ à l’autre, met en rapport des savoirs a priori lointains et de cette friction jaillissent parfois des approches inédites.» Le thésauriseur de jadis s’est mué en trafiquant de lumières. La bonne nouvelle, c’est qu’il est partageur.


 

La galaxie culturelle de:


Fabian Rastorfer, 26 ans, Suisse, concepteur de jeux vidéo, New York

Le livre d’une vie: «Le Seigneur des anneaux». J'ai toujours aimé lire des auteurs qui déploient des univers complexes, des mondes qui ont leurs propres organisations sociales, leur système politique, leur magie. J’adore la façon dont Tolkien transforme des questions complexes sur la condition humaine en un récit limpide. C'est une oeuvre qui a une influence durable sur moi quand je dois concevoir un monde fantastique.

Le film étalon: «Moulin Rouge» de Baz Luhrmann. Une description de l’ultime fiction: l’amour.

La musique bouée: Jamiroquai. La voix de Jay Kay, les tubes du groupe font partie de mon univers.

Le jeu indépassable: Le «Super Mario Sunshine» et «The Legend of Zelda: The Wind Waker». Ils m’ont donné une immense joie quand j’étais enfant, et sont encore une source d’inspiration.

Le lieu qui respire la culture: L’Union Square à New York. J’y sens le mélange des mondes. Et les escaliers de la place d’Espagne à Rome: là, je suis relié à tous ceux qui nous ont précédés.


 

Eugénie Rebetez, 31 ans, Suisse, danseuse et chorégraphe


Le livre d’une vie: «Des accessoires pour le paradis» de Marie-Jeanne Urech, une fable surréaliste merveilleusement bien contée, un autre point de vue sur notre pays. Et j’admire profondément l’oeuvre d'Yvette Z’Graggen qui porte un regard juste et bienveillant sur les femmes, sur les gens.

Le film étalon: «Mary Poppins» des Studios Walt Disney! J’adorerais pouvoir voler en riant et aussi pouvoir me retrouver physiquement dans un nouveau paysage en sautant à pieds joints sur une image peinte au sol.

La musique bouée: Alicia Keys. Son dernier album, «Here», me donne la pêche pour démarrer l’année 2017.

Le lieu qui respire la culture: La Librairie Sec 52 de la Josefstrasse à Zurich.


 

François Weyergans, écrivain français, Prix Goncourt en 2005, membre de l'Académie française

 

Le livre d'une vie: Pour qu’un livre vous marque à vie, il faut l’avoir lu jeune… Je parlerais de la découverte de la poésie, entre l’école et la fin de l’adolescence. Que tant d’émotions soient exprimées grâce à des règles, des rythmes, des rimes, des assonances… Aujourd’hui encore m’émeuvent François Villon, Baudelaire et aussi La Fontaine plus roué qu’il n’y paraît. Deux grands poètes découverts à un âge plus qu’adulte, étant capable de les lire dans leur langue : W.H. Auden et Eugenio Montale. Comment écrire de la prose sans lire de la poésie ?

Le film étalon: Il y a les films et il y a le souvenir qu’on en a. Oserais-je revoir Jeux d’été d’Ingmar Bergman qui me bouleversa il y a si longtemps ? Les films d’Orson Welles continuent de m’apprendre plein de choses.

La musique bouée: Il m’arrive d’être excité par de très mauvaises musiques. Mais quand je regarde mes piles de CD, je constate qu’il y a beaucoup de Bach et de Mozart… J’ai aussi le coffret de tous les Beatles. Je mets ex-aequo l’Exsultate jubilate de Mozart et la Sad Eyed Lady of the Lowlands de Bob Dylan.

Le lieu qui respire la culture: La culture se trouve partout. Je m’émerveille dans les « grandes surfaces » de voir tout ce que des êtres humains ont pu inventer. A Paris, je préfère parfois le BHV (Bazar de l’Hôtel de Ville) au Centre Pompidou – en hommage à Marcel Duchamp, peut-être.


 

L'année culturelle d'un jeune Suisse*

90% des 15-29 ans sont allés au cinéma.

90% ont joué à des jeux vidéos et à des jeux traditionnels.

80% ont lu des livres.

43% sont allés au théâtre, mais 15% seulement à un concert de musique classique.

 

*En 2014, selon les chiffres fournis par l'Office fédéral de la statistique.

 


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