COMING OUT

Lesbiennes, façons de dire

Plusieurs femmes célèbres ont récemment révélé leur homosexualité. L'amorce d'un changement?

Elles ont fait leur coming out sans tambour ni trompette. Pour peu, leurs mots et leurs gestes auraient pu se dissoudre dans la rumeur du monde. Peu de bruit pour beaucoup. Elles sont ces femmes publiques qui ont dit, récemment, qu'elles aiment d'autres femmes.

Le 4 décembre, Jodie Foster a profité d'une cérémonie pour remercier «sa belle Cydney», sa partenaire depuis quinze ans avec laquelle elle élève deux enfants. Fin novembre, la romancière Patricia Cornwell a fait son coming out en déclarant qu'elle avait épousé la professeur de médecine Staci Gruber. Plus près, Anne Will, journaliste politique de la télévision allemande ARD, est apparue sur un tapis rouge officiel, main dans la main avec Miriam Meckel, qui dirige l'Institut pour la communication à l'Université de Saint-Gall. «Oui, nous sommes un couple», a-t-elle déclaré.

Cescoming outglamour sont-ils le signe que les lesbiennes se sentent plus libres de dévoiler leur orientation? Ils rappellent surtout que le phénomène est encore assez rare pour être remarqué. Socialement plus visible, l'homosexualité masculine s'inscrit dans un climat de relative tolérance. Les lesbiennes, elles, ont bien sûr leur place au sein des institutions, mais sans nécessairement raconter leur vie sur la place publique.

Pour expliquer cette discrétion, l'argument le plus souvent invoqué est la double discrimination dont elles seraient victimes: femmes et lesbiennes. Les lesbiennes se sont peu à peu distanciées des groupes féministes, qui n'ont plus voulu de l'amalgame entre leurs deux communautés. L'action des homosexuelles a aussi été éclipsée par les années sida, qui ont mis les hommes gays sur le devant de la scène. Aujourd'hui, les thématiques susceptibles de fédérer un engagement collectif chez les lesbiennes semblent moins nombreuses. «Nous vivons dans une époque beaucoup plus individualiste, les combats à mener ne sont plus les mêmes. La notion d'engagement même est plus diluée, remplacée par celle d'épanouissement personnel», explique Nathalie Brochard. Publicitaire genevoise, elle a conçu bénévolement une campagne pour l'Organisation suisse des lesbiennes disant la difficulté des femmes de tous âges à «sortir du placard».

Laurent McCutcheon, président du centre d'aide téléphonique québécois Gai Ecoute, constate, à en juger par les nombreux appels que le centre reçoit, que l'état d'esprit des jeunes homosexuelles a changé: «Elles sont nées avec plus de droits que leurs aînées. Elles s'identifient à une grande communauté gay plus qu'elles ne cherchent à se définir par rapport aux hommes. Je crois que pour ces femmes, il sera plus simple de faire accepter leur homosexualité.»

Cette dissolution des frontières entre le féminin et le masculin, Nathalie Brochard la perçoit aussi au niveau des codes vestimentaires. Les looks ne sont plus stigmatisants, les femmes rêvent d'un costume Dior Homme tandis que les t-shirts moulants et jeans serrés appartiennent à tout le monde. Une culture de l'image avec laquelle homos et hétéros, femmes et hommes aiment jouer plutôt que s'identifier. «A Londres, cette tendance que l'on appelle le cross-dressing, ou le transvestisme, est très marquée», explique Nathalie Brochard.

Dans le magazine gay 360° du mois d'octobre, la journaliste Sophie Meyer évoquait les héroïnes de la série L-Word comme l'incarnation quasi prototypique de ce «new way of being lesbian», cette nouvelle manière d'être lesbienne. L'image de la camionneuse tend à disparaître, dit-elle, tout comme celle de la folle hurlante chez les gays. Cette masculinité moins marquée serait «le signe d'un certain apaisement, d'une intégration réussie de la lesbienne dans la société».

Tout va-t-il donc très bien, Madame la marquise? Si du point de vue du look et de l'esthétique, les ghettos semblent moins marqués, l'engagement public des homosexuelles reste encore timide. Psychiatre à Lausanne, Pierre Cochand a mené en 2000 une étude sur le lien entre l'homosexualité chez les jeunes garçons et leurs pratiques à risque. «Si l'on se base sur des études américaines, il semblerait que le taux de tentatives de suicide chez les jeunes lesbiennes soit de l'ordre de 30 à 40%, soit presque deux fois plus que chez les jeunes garçons. L'absence de figures tutélaires, en Suisse, est problématique.»

Aux Etats-Unis, le phénomène des personnalités que tout le monde sait gays mais qui ne l'ont pas révélé publiquement a un nom: «glass closet» (placard de verre). En Suisse, il y a bien sûr des femmes connues dont la vie amoureuse est un secret de Polichinelle. Reste que toutes les associations lesbiennes dénoncent le manque de figures identificatoires fortes qui permettraient aux jeunes femmes de vivre de manière plus décomplexée.

Marianne Huguenin, syndique de Renens, est l'une des rares femmes politiques suisses à avoir fait son coming out. Elle a voulu clarifier sa situation lors de la campagne sur le partenariat, en 2004. «J'ai reçu des lettres très fortes de jeunes qui disaient avoir été encouragés par mon geste à s'ouvrir à leur entourage. Les réactions sont souvent plus positives qu'on ne peut le penser, même s'il ne faut pas sous-estimer une hostilité qui persiste contre l'homosexualité, féminine également.»

Une réalité que Catherine Gaillard, députée genevoise de A gauche Toute!, a expérimentée de plein fouet lors de son discours à la présidence du Conseil municipal en 2005. «Le groupe libéral a quitté la salle lorsque j'ai mentionné mon orientation sexuelle, alors que j'avais été élue en tant que présidente de Lestime», une association de défense des intérêts des lesbiennes. Par ailleurs, beaucoup de femmes choisissent de ne pas brandir leur homosexualité comme un étendard, ne voulant devenir ni des icônes ni être perçues uniquement au travers de ce prisme, au détriment de leurs compétences. Catherine Gaillard ajoute: «Révéler son homosexualité, c'est faire rentrer les gens dans sa chambre à coucher. La pornographie masculine, notamment, s'est approprié et a défiguré la sexualité lesbienne.»

Au New York Magazine qui interrogeait récemment Cynthia Nixon sur les raisons de son coming out, la rousse Miranda de la série Sex and the City a déclaré: «Si on vous pourchasse, arrêtez de courir. Et on arrêtera de vous poursuivre.»

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