Société

L'état d'hyper-éveil, nouveau fléau de nos nuits

L'insomnie ne cesse de progresser en Suisse et devient un véritable problème de santé publique. Un tiers de la population éprouve des difficultés à dormir suffisamment. Et les gadgets connectés censés protéger notre sommeil n'arrangent rien...

En ce début d’année, l’insomnie est partout. A commencer par les librairies, où les promesses de renouer avec des nuits réellement reposantes jouent des coudes. Pour le seul mois de janvier, le lecteur insomniaque aura donc le choix entre parcourir Vaincre l’insomnie d’Eric Tairin, Je triomphe de l’insomnie du psychiatre Jérôme Palazzolo ou se soumettre à l’injonction du docteur Patrick Lemoine: Dormez! Le programme complet pour en finir avec l’insomnie. On retrouve également le sujet au théâtre (au 2.21 à Lausanne dans Bourbon, jusqu’au 21 janvier), dans les chroniques de l’écrivaine Marie Darrieussecq pour Le Nouvel Obs ou encore au rayon des nouvelles technologies où des gadgets de plus en plus innovants nous promettent de mieux contrôler notre sommeil.

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L’insomnie, on la dépiste surtout dans les chambres à coucher d’un Suisse sur trois, selon l’étude HypnoLaus, menée par le Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil du CHUV entre 2009 et 2012. Et selon les docteurs José Haba-Rubio et Raphaël Heinzer dudit centre de spécialisation et auteurs de Je rêve de dormir, il ne fait aucun doute que cette épidémie est en hausse. «Nous sommes clairement face à un problème de santé publique», lâche en effet le médecin-chef Raphaël Heinzer.

Un problème de société

Mais d’où vient la prégnance de ce fléau qui ruine désormais les nuits de plus d’un tiers de la population? «L’insomnie est apparue avec l’évolution de la société», note José Haba-Rubio. L’invention de la lumière a premièrement joué un rôle déterminant. «L’accélération de la société, les pressions d’un monde productiviste et encore l’interconnexion perpétuelle rendue possible avec les nouvelles technologies ont fini de perturber nos rythmes veille-sommeil», poursuit Raphaël Heinzer. Une étude de chercheurs américains a d’ailleurs été menée dans trois tribus vivant loin de toute technologie: «Aucune d’entre elles n’avait de mot pour nommer l’insomnie, relate le José Haba-Rubio. L’insomnie n’existe pas chez eux, le sommeil y est encore un phénomène naturel.»

Plus on essaie de contrôler son sommeil pour avoir de meilleures performances le lendemain, et plus il nous échappe. Ces attentes excessives créent une sorte de focalisation

Raphaël Heinzer, spécialiste du sommeil au CHUV

Soit. Mais Edison, la lumière et Internet ne datent pas d’hier. Alors pourquoi une pareille amplification de ce trouble du sommeil? Pour José Haba-Rubio, la réponse est à trouver du côté de notre mode de vie, trop pressurisée, trop agitée: «Il devrait y avoir un équilibre entre le système de l’éveil et le système du sommeil. Or, avec nos vies actuelles, notre système de l’éveil est hyperstimulé. On a tellement de choses à faire, professionnellement mais aussi au niveau des loisirs, que le système du sommeil n’arrive pas à compenser cet état d’hyper-éveil.»

Pour Raphaël Heinzer, c’est notre attitude même qui est venue aggraver la situation. «Les attentes face au sommeil sont de plus en plus importantes, et ça, c’est un réel problème», pointe-t-il du doigt. Il en veut pour preuve «la tendance actuelle de tous ces gadgets électroniques et connectés qui nous promettent d’analyser notre sommeil pour pouvoir l’améliorer». Et d’asséner: «Or, plus on essaie de contrôler son sommeil pour avoir de meilleures performances le lendemain, et plus il nous échappe. Ces attentes excessives créent une sorte de focalisation, qui peut alors finir justement par produire de l’insomnie.»

L’insomnie secondaire est alors devenue une pathologie en soi. C’est comme si le cerveau avait appris à mal dormir

José Haba-Rubio, spécialiste de l'insomnie au CHUV

Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque l’insomnie? Il en existe plusieurs formes. Les spécialistes distinguent les insomnies secondaires (qui sont liées à une autre pathologie, telle qu’une dépression ou une maladie respiratoire) des insomnies primaires. Or, ce qui se révèle hautement perfide avec ce trouble du sommeil, c’est sa forte chronicité: «L’insomnie est une maladie qui peut se «chronifier» très rapidement», souligne le Dr Haba-Rubio. Ainsi, il n’est pas rare qu’une insomnie secondaire, due par exemple à une dépression, se maintienne au-delà de la guérison: «L’insomnie secondaire est alors devenue une pathologie en soi. C’est comme si le cerveau avait appris à mal dormir», formule le Dr Haba-Rubio.

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Lorsque l’insomnie est primaire, on évoquera dans la plupart des cas une insomnie «psychophysiologique». Et pour cause: si l’insomnie est déclenchée par un facteur psychologique, un stress ou un événement difficile, «cet épisode induira un véritable changement du système cérébral», explique le spécialiste. «Il suffit parfois de quelques mauvaises nuits pour que l’insomnie s’installe. Ce mauvais souvenir subsiste et c’est alors finalement la peur de ne pas pouvoir dormir qui fait qu’on ne dort pas.»

Peu importe d’ailleurs que le problème se rencontre au moment de l’endormissement, pour le maintien du sommeil pendant la nuit ou lors de réveils précoces: «Dans la majorité des cas, il s’agit d’une combinaison des trois. On les traite donc de la même manière», note encore le médecin.

Quels remèdes?

Côté traitements, les somnologues prônent les bienfaits des thérapies cognitivo-comportementales, soit des techniques de réapprentissage du sommeil, comme la restriction temporaire du temps passé au lit. Le but? Que le patient puisse changer d’attitude par rapport au coucher et se réjouir de nouveau de rejoindre son lit. Casser l’association entre mauvaise nuit et mauvaise performance est également une piste pour contrer l’anxiété générée par l’insomnie. «Il est primordial que les insomniaques puissent reprendre confiance dans leurs capacités à dormir, insiste le Dr Raphaël Heinzer. C’est la seule façon de couper court à ce cercle vicieux.»

Pour eux, la solution ne repose aucunement sur la prise de somnifères: «On n’a pas trouvé le bon médicament, le somnifère parfait qui produit du sommeil physiologique», démonte le Dr Haba-Rubio. «Ce sont seulement des médicaments qui freinent l’éveil et ralentissent l’activité cérébrale, avec tous les risques d’effets secondaires et d’accoutumance que cela comporte. Pour le même effet, il faudra toujours augmenter les doses.» Aujourd’hui pourtant, un Suisse sur cinq consomme un somnifère au moins une fois par mois.

Pour ces médecins, il devient urgent de se pencher sur ce réel problème de santé publique, aux conséquences personnelles et économiques notoires. «On le sait, moins on dort, plus on rencontre d’autres problèmes de santé», appuie le Dr Haba-Rubio. Le médecin-chef en appelle à des mesures d’information sur le «bien dormir» équivalentes à celles sur l’alimentation saine. Ce qui est en jeu, c'est le bien-être de toute notre société.


L’insomnie en chiffres

Part de la population concernée en Suisse: 32,7%

Femmes: 36,3%

Hommes: 28,6%

Consommation de somnifères plus d’une fois par mois:

Part de la population concernée: 19,5%

Femmes: 23,5%

Hommes: 14,9%

Consommation de somnifères plus d’une fois par semaine

Part de la population concernée: 13,6%

Femmes: 16,3%

Hommes: 10,4%

70% n’ont jamais parlé à leur médecin 

25% lui en parlent à l’occasion d’une visite pour un autre motif

5% lui en parlent directement

Source: HypnoLaus, 2015.

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