Après avoir bondi sur trois gros cailloux qui émergent, Eric Wenger plonge sa main dans l'eau, soulève une pierre et secoue la tête. «Là non plus, il n'y a plus âme qui vive.»

Le décor est pourtant paradisiaque. Le Doubs se faufile dans une gorge escarpée, à La Goule, en contrebas du Noirmont, dans un environnement qui offre toutes les variétés de vert. Eric Wenger vit dans cet espace d'exception et d'émotion. Il exploite un restaurant de campagne et fut un as de la pêche.

L'homme est pourtant désabusé. «Un paradis? rétorque-t-il. Chacun perçoit l'environnement comme un miroir.» Lui trouve surtout matière à s'inquiéter, après avoir pêché durant trente-sept ans et siégé dans plusieurs commissions «qui ont beaucoup étudié pour buter sur des politiques qui ne veulent pas décider».

L'eau et la vie

Loin de l'activité industrielle, le Doubs, rivière sauvage, ne serait-il pas préservé? Eric Wenger secoue la tête, ose l'excès: «Son état est catastrophique!» Morphologiquement. L'assolement des terres agricoles voisines accroît le ruissellement lors d'orages, et les sautes de débit provoquées par les barrages électriques, du Châtelot notamment, fragilisent le lit d'une rivière qui s'élargit et dont la température grimpe.

Le poisson s'en ressent. «Il y a cent fois moins de poissons», clame Eric Wenger. «Cela fait vingt ans que nous dénonçons la pollution sournoise générée par la chimie et les médicaments, qui modifie la composition de l'eau. Aujourd'hui, à cause des œstrogènes, 20% des poissons ne sont plus ni mâles ni femelles.»

Certes, la truite du Doubs résiste, mais sa population diminue. «Il y a quinze ans, certains pêcheurs en prenaient plusieurs centaines par an. Ils n'ont plus droit qu'à soixante prises aujourd'hui.» Et le nombre de pêcheurs s'est réduit de moitié. Il y a bien des alevinages. «C'est jouer aux apprentis sorciers, détruire la diversité génétique et affaiblir le poisson indigène», assène Eric Wenger, qui navigue à contre-courant. Ainsi, il ne sert plus à sa table de restaurant de truite du Doubs, mais une truite sortie du vivier.

Il tire la sonnette d'alarme pour une rivière qu'il aime tant et qui se dégrade. «L'exemple le plus dramatique, c'est la disparition du plécoptère, l'insecte aquatique le plus évolué», insiste Eric Wenger. Ne lui demandez pas s'il s'intéresse à l'apron, le roi du Doubs, une espèce rare. «On n'en a plus vu ici depuis longtemps.» L'homme aimerait transmettre un message: «Quand on aura compris la valeur de l'eau, qui est la vie, on la respectera.»