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L’étonnante résilience de la sphère privée

Le réseau social fête ses 10 ans. L’abolition de la «privacy» est-elle entrée dans les mœurs? Pas sûr, selon le chercheur Antonio Casilli. Entretien

Attention: sur le Web comme ail­leurs – voire un peu plus –, une réalité peut en cacher une autre. Exemple? Le Turc mécanique d’Amazon. Ou les bagarres sur Facebook. Ou la paisible disparition de la vie privée. Embarquons, si vous le voulez bien, dans un parcours express, tout en surprises, en compagnie d’Antonio Casilli, sociologue des réseaux, affilié à la haute école d’ingénieurs Telecom Paris Tech et au Centre Edgar-Morin de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, coauteur d’un nouvel ouvrage qui s’élève, en anglais, Contre l’hypothèse de la fin de la vie privée *.

Le Turc mécanique, pour commencer: le nom s’inspire d’un célèbre automate du XVIIIe siècle, qui jouait divinement aux échecs. Prodigieux, en apparence. Canular, en réalité: un joueur en chair et en os y était caché. Aujourd’hui, non sans une dose d’auto-ironie, le même nom désigne un programme de crowdsourcing, c’est-à-dire de sous-traitance d’une tâche digitale à une foule d’humains. «Les machines sont mauvaises dans certaines tâches, par exemple l’analyse du contenu d’images», explique Antonio Casilli. Au lieu de les confier à des programmes, on peut donc faire exécuter manuellement ces opérations par de vraies gens, en passant par la plateforme Amazon Mechanical Turk (www.mturk.com). «Il y a en Asie des pays entiers qui sont impactés, avec des ateliers où travaille, au noir, une main-d’œuvre payée 1 ou 2 centimes la tâche», signale le chercheur. Mais la machine se grippe. «On voit que ces ouvriers commencent à saboter, à livrer de fausses infos, en réaction à cette forme d’exploitation.» Double dévoilement: la toute-puissance présumée des algorithmes cache une action humaine. Et la lutte des classes couve sous le tagging des images.

Autre exemple: l’incivilité des échanges sur Facebook. On croit peut-être que les commentaires rageurs qu’on éructe sur le «fil d’actualité» font le beurre des actionnaires du site: pas forcément. «On observe une montée de comportements stigmatisés par Facebook. C’est le symptôme d’un malaise. L’univers du réseau social est construit sur des métaphores d’amour et d’amitié, dans une vision quasiment édénique. Dans ce contexte, le besoin que manifestent les usagers de réaffirmer la conflictualité est une manière de déclarer leur insubordination. C’est une façon de défaire le lien social forcé.»

Elargissons. Un air de requiem entoure aujourd’hui la notion de vie privée: deuil romantique, vague nostalgie d’une notion charmante mais désuète, qu’on pleure comme on se lamenterait sur la disparition de la lettre manuscrite ou du téléphone en bakélite. Admettons. A qui la faute? «Si on écoute le discours des entreprises digitales, l’érosion de la vie privée est due aux utilisateurs. Selon le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, et selon Vint Cerf, l’évangéliste en chef de Google, ce glissement s’impose spontanément au niveau sociétal. C’est, d’après eux, un changement dans les attitudes, les conventions, les normes.» Mais… «Mais quand je vois des entreprises reprendre ainsi le langage du sociologue, j’ai des frissons. Et je mène l’enquête», reprend Antonio Casilli.

Le résultat? «D’une part, les utilisateurs cherchent bien à protéger leur vie privée, à travers des stratégies individuelles et collectives. D’autre part, les entrepreneurs ne sont pas innocents. Il y a un effet d’injonction, pour commencer. On vous dit: partagez pour vous connecter; si vous ne partagez pas, les autres ne sauront pas qui vous êtes, ne connaîtront pas vos goûts, n’auront pas de points de contact – et vous serez isolé. C’est presque du chantage: si tu veux jouer le jeu de la socialisation, tu dois te dévoiler.»

L’internaute se met donc à partager pour «construire son capital social». De quoi s’agit-il? «D’un réseau de soutien, de loyauté, d’entraide, activable à des moments précis: pour promouvoir sa carrière, rencontrer l’âme sœur, dénicher une bonne école pour les enfants… De ce point de vue, le réseau offre d’excellents services. Les usagers tentent donc d’optimiser leur capital social. Mais il y a un prix, qu’on paie avec la monnaie dont on dispose: ses données personnelles. Celles-ci sont collectées par le site, transformées en ressource, exploitées commercialement. D’où l’intérêt économique, pour le réseau social, à ce que vous partagiez le plus possible.»

Vue comme ça, l’affaire paraît pliée. Tout le monde gagne, exit la vie privée. «Nous avons voulu vérifier cette hypothèse: assiste-t-on, oui ou non, à ce changement sociétal? Le problème, pour mener une telle expérience, c’est que Facebook ne donne pas accès à ses données: c’est un peu son pétrole.» Antonio Casilli et ses coéquipiers entreprennent donc de tester l’hypothèse in silico, c’est-à-dire par simulation informatique. Des «agents» virtuels, programmés pour imiter le comportement des usagers, sont lâchés dans un environnement qui modélise le fonctionnement de Facebook. Et on regarde ce qui se passe.

Alors? «Au début, on assiste à une diminution du niveau moyen de protection de la vie privée. Mais au bout d’un certain temps, à mesure que les utilisateurs élargissent leur réseau de contacts et qu’ils se retrouvent en relation avec des inconnus, ils développent une tendance à se surprotéger: ils se reverrouillent. Constatant que la privacy remonte, les concepteurs du site interviennent alors pour déverrouiller les protections. Et ainsi de suite: ce sont des cycles.» En effet: «Dans le cas de Facebook, on peut faire l’historique de ces incidents de confidentialité: à une dizaine de reprises en l’espace de dix ans, les fonctionnalités ont été modifiées de manière à dévoiler les informations personnelles. A chaque fois, les usagers, mécontents, ont réagi en s’organisant. On assiste même à une escalade du conflit: après le premier de ces incidents, en 2006, 300 000 utilisateurs ont adhéré à un groupe de pression pour protester, poussant Facebook à faire marche arrière et à s’excuser. Aujour­d’hui, les utilisateurs passent par les institutions publiques.» Exemple? «Les étudiants en droit autrichiens réunis dans l’organisation Europe versus Facebook (europe-v-facebook.org), qui se sont appuyés sur la législation européenne pour demander au site de leur envoyer toutes leurs données. Chacun a reçu quelque 1900 pages: la taille d’un profil, si vous l’imprimez…»

Dans cette course-poursuite, l’usager n’a-t-il pas toujours un train de retard? «Il existe d’autres formes de conflictualité, moins visibles, telles que l’obfuscation: le brouillage volontaire, la pollution des bases de données, qu’on alimente avec des mauvaises infos et de fausses données.» Allez: à nous de jouer.

* Against the Hypothesis of the End of Privacy, Paola Tubaro, Antonio A. Casilli, Yasaman Sarabi, Springer, 57 p.

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