hygiène

L’étron, au cœur même de la civilisation

Pour la première fois, l’ONU célèbre aujourd’hui la Journée mondiale des toilettes. Petit survol entre scatologie et anthropologie

Expérience amusante entre ­l’urbanisme, la santé publique et la scatologie: se rendre sur le site www.flushtracker.com . Sélectionner le pays (dans ce cas, la France inclut la Romandie). Appuyer sur «Start», inscrire son adresse, dérouler le menu «j’ai tiré la chasse», cliquer sur le bouton «suivre ma trace». Un trait bleu apparaît, avance à travers le paysage cartographié par Google Maps en vision satellitaire, serpente à quelque 4 kilomètres/heure dans les rues, sous les champs, à travers les bois, jusqu’à sa destination finale: le centre de traitement des eaux usées le plus proche.

Privilège occidental: nous pouvons non seulement faire dispa­raître nos déjections d’un coup de chasse d’eau, mais aussi suivre leur périple en temps réel sur notre écran. C’est une chance. Car pour d’autres – 2,5 milliards de personnes –, l’excrément ne va nulle part. Il reste là. Il fait des dégâts. Urgence mondiale: il faut que ces selles s’en aillent.

C’est le message de la première Journée mondiale des toilettes, ­célébrée aujourd’hui par l’Orga­nisation des Nations unies, relayant une campagne lancée en 2001 par la World Toilet Organization, une ONG basée à Singapour (lire LT du 27.06.2013). «Alors qu’une grande majorité de la population mondiale a accès à la téléphonie mobile, un tiers de l’humanité n’a pas accès à un assainissement approprié. La ­défécation à l’air libre est pratiquée par plus d’un milliard de personnes», explique l’ONU dans un communiqué. Corollaire accablant: 800 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque année de diarrhées liées à l’évacuation manquée des excrétions.

«Une telle initiative aurait été impensable il y a cinq ou dix ans. Le sujet était considéré comme risible, pas sérieux», relève la journaliste britannique Rose George, pionnière de l’enquête en la matière avec son livre The Big Necessity. Adventures in the World of ­Human Waste (Portobello Books, 2008). Pour les gouvernements, il s’agissait littéralement d’un dossier emmerdant. «Les administrations se renvoyaient la balle, personne n’en voulait. Aujourd’hui, on découvre l’argument économique: un pays peut perdre 5 à 6% de son PIB si l’assainissement est mauvais. Il y a des coûts de santé directs, des pertes de productivité, jusqu’à 25% de décrochage scolaire des filles après la puberté si l’école n’a pas de toilettes. Tout change lorsque les ministres des Finances s’en saisissent.» Affinité bien connue des excréments et de l’argent…

«We need to talk shit», martèle Rose George (pas besoin de traduire, si?). Son livre rend, si l’on ose dire, la matière fécale palpitante. «Des gens qui travaillent dans ce domaine offrent l’ouvrage à leur famille à Noël pour expliquer ce qu’ils font», s’amuse l’auteure. Car prendre tout cela au sérieux ne signifie pas rester sérieux. La World Toilet Organization (mêmes initiales que l’Organisation mondiale du commerce en anglais…) se permet elle-même un peu d’humour excrémentiel sur sa page d’accueil. On peut rigoler de ce sujet. L’important, c’est d’en parler. Profitons de cette journée où aucun jeu de mots scatologique ne sera de trop.

Eradiquer la défécation en plein air: qu’en disent les anthropologues? «Pour faire adopter une nouvelle norme, il faut l’adapter», répond Viviane Baeke, du Musée royal de l’Afrique centrale, à Bruxelles – une des rares chercheuses à s’être penchées sur la question. «En Afrique subsaharienne, on considère traditionnellement qu’un sorcier peut fabriquer des armes magiques et vous nuire en s’emparant de vos excréments. Car ceux-ci sont une partie de vous.» Pour les pêcheurs yasa du Cameroun étudiés par Flavien Tiokou Ndonko, seule l’eau de mer pouvait neutraliser ces propriétés: il n’y avait donc que dans l’écume que l’on pouvait crotter. «Chez les Bamilékés, des agriculteurs camerounais, on destinait des bananeraies distinctes à la défécation de chacune des épouses d’un même homme. L’idée, c’était que l’excrément pouvait être utilisé par une co-épouse jalouse pour faire du mal à une autre.»

Des croyances de ce genre sont-elles toujours en place? «Absolument. Elles peuvent coexister avec des connaissances scientifiques. Si on veut que l’amélioration soit efficace, il faut savoir qu’on n’arrive jamais dans un no man’s land sans règles, dans un néant. Il faut trouver un moyen pour que l’hygiène et le système de croyances y trouvent leur compte.»

Même son de cloche chez Sjaak van der Geest, spécialiste d’anthropologie médicale à l’Université d’Amsterdam, un autre des trop rares arpenteurs des mœurs fécales: «Les gens sont particulièrement têtus dans leur manière de coller à leurs traditions en matière de saleté et de propreté. Vous pouvez construire des latrines qu’ils ne vont pas utiliser: par exemple, si ce sont les mêmes que pour les beaux-parents, ce qui viole un tabou. On continuera dans ce cas à utiliser le bord de mer…»

Le décodage des mœurs peut être contre-intuitif. «Souvent, les jeunes apprécient de devoir quitter la maison pour faire leurs besoins, ça leur donne une forme de liberté. En Amazonie, une anthropologue expliquait un jour qu’elle avait l’eau courante dans la maison. Elle s’entend répondre: pauvre toi, tu ne peux pas sortir et rencontrer du monde au puits!»

Mais la culture n’est pas statique. «Au Ghana, où j’ai fait des recherches, le WC est devenu un status symbol en lien avec la coutume des funérailles. Des gens arrivent du pays entier et de l’étranger, et il faut des toilettes dans la maison, sinon, c’est la honte. Pareil au Bénin, selon une étude de Marion W. Jenkins et Val Curtis: on dit là que les WC, c’est vivre la belle vie

www.un.org/fr/events/toiletday/

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