Sauf un profond mais très improbable retournement de situation, c'est l'Europe qui devrait accueillir ITER, le réacteur expérimental de fusion thermonucléaire attendu depuis des décennies. Demain à Bruxelles, le Conseil des ministres européens élargira en principe le mandat de négociation de la Commission européenne au sein du consortium ITER. Cette procuration contiendra alors toutes les conditions pour imposer l'implantation des installations à Cadarache (Bouches-du-Rhône), tout en gardant l'objectif initial d'un partenariat international le plus large possible, au sein duquel la Suisse a ses cartes à jouer.

ITER, dont l'idée a été lancée en 1985 par les présidents Mitterrand, Reagan et Gorbatchev, constitue la dernière étape scientifique avant la mise au point de machines préindustrielles qui permettront peut-être, d'ici le milieu du siècle, de satisfaire aux besoins énergétiques futurs. Car si la population double, la consommation d'énergie pourrait tripler. Et la fusion nucléaire constituerait, selon ses promoteurs, une source d'énergie propre, sûre, abondante et disponible partout sur la planète (lire ci-contre). Les contraintes techniques et les coûts des recherches, évalués à 10 milliards d'euros sur 35 ans, ont toutefois vite rendu inévitable une large collaboration internationale.

Après des années de discussions, le projet est freiné depuis plus d'une année, les membres du consortium ne parvenant pas à se mettre d'accord sur le lieu de construction du réacteur. D'un côté, l'Union européenne (UE), la Chine et la Russie défendent la candidature de Cadarache. De l'autre, les Etats-Unis et la Corée du Sud soutiennent le Japon et son site de Rokkashomura. Malgré plusieurs rencontres – la dernière à Vienne le 9 novembre – les deux camps ne sont, à ce jour, pas parvenus à l'unanimité nécessaire.

«A l'heure actuelle, nous ne pouvons plus attendre. Il est nécessaire d'aller de l'avant», estime le professeur de l'EPFL Minh Quang Tran, aussi directeur de l'European Fusion Development Agreement, l'organe chapeautant les recherches sur la fusion en Europe. D'où ce nouveau mandat de négociations, qui, selon une source diplomatique neutre proche du dossier, devrait être avalisé sans trop de discussion. En substance, «il réitère la volonté de la Commission d'obtenir un consensus avec les partenaires actuels, en vue d'une construction d'ITER à Cadarache», résume Antonia Mochan, porte-parole du Commissaire européen à la recherche. Nonobstant, il mentionne aussi la possibilité d'un échec des négociations à six. Dans ce cas, l'UE et ses deux alliés, convaincus que les Etats-Unis et le Japon n'envisageraient pas une seconde machine, engageraient l'édification du réacteur «dans le cadre d'un partenariat aussi large que possible», toujours dans le Sud de la France. Dès lors, le budget de construction (4,57 milliards d'euros) devant d'abord être assuré à trois, la France a proposé de doubler sa participation initiale (à 20% du total). L'UE a ensuite prévu de se lancer dans la recherche d'autres partenaires, n'excluant pas le retour du Japon ou des Etats-Unis. Plusieurs pays, comme l'Inde, le Brésil ou la Suisse se sont d'ores et déjà montrés intéressés.

«Dès 2008, la Suisse pourrait investir environ 30 millions de francs dans le projet, avec la condition d'obtenir des retours industriels en Suisse, confirme le secrétaire d'Etat à la science Charles Kleiber, qui sera présent à Bruxelles vendredi. Nous veillerons aussi à ce que la Suisse ait une voix au chapitre qui soit à la hauteur de sa contribution.» Par ailleurs, la science helvétique est de toute manière impliquée dans le projet par le biais des recherches financées par le programme Euratom, partie intégrante du 6e Programme-cadre européen de la recherche, et auquel la Suisse participe à hauteur 8 millions de francs. Ainsi, un groupe de recherche de l'EPFL bénéficie de ces fonds.

Mais à l'heure actuelle, «la seule priorité reste encore clairement la négociation», réaffirme Antonia Mochan. Les enjeux sont en effet trop importants pour qu'on se passe du Japon et des Etats-Unis, se murmure-t-il au sein de la communauté scientifique, qui préfère par ailleurs sans hésitation le site français en raison de son environnement social, de sa situation centrale en Europe et parce qu'il dispose déjà d'un réacteur expérimental de fusion (Tore Supra). Le nouveau mandat prévoit donc aussi une «approche élargie» concernant les recherches en fusion nucléaire. Celle-ci comprendrait notamment différents projets de recherche au Japon, qui serait ainsi considéré comme partenaire privilégié. Le délai pour ces nouvelles négociations a été fixé à mi-2005. Quant à la construction d'ITER, elle devrait s'achever une décennie plus tard.