Après avoir été révélé au monde depuis Washington le 6 avril dernier (lire LT du 8 avril), l'Evangile de Judas débarque en Europe. Hier, ce texte, vraisemblablement rédigé au milieu du IIe siècle, a été officiellement présenté à la Fondation Martin Bodmer, située à Cologny dans le canton de Genève. Plusieurs spécialistes, dont le professeur de coptologie Rodolphe Kasser, traducteur de l'Evangile de Judas, ont commenté cet écrit apocryphe qui est arrivé jusqu'à nous grâce à une copie copte datant du IIIe ou IVe siècle, découverte en Egypte dans les années 1970. Cinq pages de l'Evangile de Judas (35, 40, 44, 46 et 56), qui en comprend 25, sont visibles dès maintenant à la Fondation Bodmer. Elles y resteront jusqu'à la fin 2009, date à laquelle l'ensemble du texte sera restitué au Musée copte du Caire.

La page 56 est l'une des plus importantes de l'Evangile de Judas. Elle contient en effet un des passages clé du manuscrit, celui dans lequel on voit Jésus inviter l'Iscariote à le livrer: «Tu les surpasseras tous. Tu sacrifieras l'homme qui m'a revêtu.» L'Evangile de Judas, combattu par les Pères de l'Eglise, révèle un Judas très différent du traître présenté par les évangiles canoniques. L'Iscariote y apparaît comme le disciple préféré de Jésus et le seul apte à comprendre son enseignement. En livrant Jésus aux autorités romaines afin qu'il soit mis à mort, Judas l'aide à se débarrasser de sa prison charnelle, une idée chère aux gnostiques. La page 35 révèle aussi des aspects de la pensée gnostique. Dans un passage, Judas dit à Jésus: «Je sais qui tu es et de quel lieu tu es sorti. Tu es sorti de l'éon immortel de Barbelo et celui qui t'a envoyé est Celui dont je ne suis pas digne de proférer le nom.»

La publication de cet Evangile, considéré comme une découverte archéologique majeure, a été bien orchestrée. Alors que ce texte gnostique, remis en 2001 à la Fondation bâloise Maecenas par l'antiquaire zurichoise Frieda Nussberger-Tchacos, a été conservé et traduit en Suisse, ce sont les Etats-Unis qui ont eu l'honneur de dévoiler son contenu. En effet, les travaux de datation et la publication de l'Evangile de Judas ont été soutenus par la National Geographic Society, dont le siège est à Washington.

La révélation de ce texte est accompagnée de deux livres, qui permettront de patienter en attendant l'édition scientifique de l'Evangile de Judas, prévue pour la fin de cette année. Le premier*, qui sera traduit en plus de vingt langues, comprend entre autres une traduction anglaise de l'apocryphe, un aperçu de l'histoire du Codex Tchacos et des explications sur les milieux gnostiques dans lesquels l'Evangile de Judas a vu le jour. Le second livre** raconte en détail l'histoire (à rebondissements) de la découverte du Codex Tchacos. Les deux ouvrages sont édités par la National Geographic Society.

La traduction française de l'Evangile de Judas sera disponible dans quelques semaines.

*The Gospel of Judas, ed. by Rodolphe Kasser, Marvin Meyer, Gregor Wurst, National Geographic, 186p.

**Herbert Krosney, The Lost Gospel. The Quest for the Gospel of Judas Iscariot, National Geographic, 310p.