C'est un conte de Pâques, et peut-être faut-il en douter, comme saint Thomas. Sûr, par contre, que le Da Vinci Code n'a qu'à bien se tenir: en matière de scénario captivant, l'annonce faite mardi par la Fondation bâloise Maecenas enterre tous les romans ésotériques.

De Judas Iscariote, le disciple dévolu par les desseins divins à la trahison, on dit qu'il s'est pendu, par le remords. Et de son évangile, on ne savait presque rien, sinon son existence lointaine: elle est mentionnée par saint Irénée, premier évêque de Lyon qui, au IIe siècle, a dénoncé les hérésies. Et avec elles, le texte de Judas. En 325, lors du Concile de Nicée, l'empereur Constantin opère le tri, pour servir ses desseins politiques unificateurs. Il sépare le bon grain de l'ivraie, l'apocryphe de l'orthodoxe: n'ont été retenus que les témoignages de Marc, Luc, Matthieu et Jean. Depuis lors, pas de nouvelles du fantasmatique Evangile selon Judas, sinon comme titre d'une belle méditation autobiographique de l'écrivain Maurice Chappaz.

Aujourd'hui, on annonce que la parole du traître a été retrouvée. Qu'elle consiste en 62 feuillets d'un dialecte copte égrené sur du papyrus émietté. Nettoyé, reconstitué, photographié, le texte est en train d'être traduit en français, allemand et anglais. Il occupe des coptologues, comme Rudolf Kasser, ancien professeur à l'Université de Genève, des papyrologues et des restaurateurs un peu partout dans le monde, qui comptent pouvoir lire et diffuser les 70% du texte. Mais où diable se cache-t-il? «En Suisse, dans un atelier de restauration gardé secret pour des raisons évidentes», explique Mario Jean Roberty, avocat spécialisé dans les biens culturels, et directeur de la Fondation Maecenas pour l'art ancien, qui a organisé le financement de l'opération.

Le texte sera rendu public à Pâques 2006, en même temps que des ouvrages relatant son histoire. Mais quoi? Que dit-il? Que révèle-t-il? «Nous ne voulons rien en révéler maintenant, explique Mario Jean Roberty. Mais ce sont des informations qui feront réfléchir…, ajoute-t-il avec un grand sourire dans la voix. De quoi remettre en cause certains principes politiques de la doctrine chrétienne… Rien de mystique… Le texte est plutôt concret…»

De la parole de Judas, on ne saura rien de plus avant un an. Mais de l'aventure du manuscrit, on obtient des bribes: le document – vraisemblablement une traduction d'un original en grec –, a été daté par le carbone 14 et les exégètes: IIIe siècle ou début du IVe. S'il a survécu, c'est sans doute parce que les Coptes ont interdiction de détruire un texte qui contient le mot Dieu. Et aussi parce que le climat de la moyenne Egypte, là où on a trouvé le trésor, est suffisamment humide pour préserver les papyrus. Ensuite, il faut sauter à pieds joints sur les siècles, pour atterrir dans les années 1950. Découvert par un Egyptien, le texte passe par la Suisse, puis dort encore vingt ans dans un coffre-fort aux Etats-Unis. Vendu, racheté, revendu, l'Evangile revient en Suisse: une dernière tractation – montant secret – est menée par Maecenas en 2001, qui sort l'objet de la surenchère commerciale. L'Egypte a accepté la donation proposée par la fondation bâloise. «Judas» revient à la vie publique et reposera bientôt au Musée copte du Caire.

«Le codex est un document historique qui appartient à tous. Nous ne voulons pas qu'il soit remis à un groupe religieux quel qu'il soit», explique le directeur de Maecenas, qui suppose: «Il existe vraisemblablement des traces de cet apocryphe dans les caves du Vatican, mais l'Eglise n'en parle pas.» Un an de patience, et l'une des figures les plus intrigantes de l'histoire chrétienne pourra parler.