L’orthodoxie féministe ne le relèverait même pas. Après tout, il n’y a rien de plus normal. Les femmes occupent aujourd’hui, dans la sphère politique comme ailleurs, les places qui leur reviennent, y compris aux plus hauts niveaux. N’empêche, pardon, mais c’est spectaculaire. A l’extrême droite, le discours sécuritaire, xénophobe et ultra-conservateur se martèle aujourd’hui à coups de talons aiguilles. Parce que toujours plus de femmes sont à la tête des partis nationalistes et populistes. Avec leurs jupes, leurs boucles d’oreilles et leurs brushings.

Aux Etats-Unis, Sarah Palin et Michele Bachmann (cinq enfants chacune) font un tabac au sein de leur Tea Party. Marine Le Pen (trois enfants, deux divorces) est sur le point d’asseoir le Front national fondé par son père Jean-Marie au troisième rang des forces politiques de France. Mais encore? En Norvège, Siv Jensen (célibataire, sans enfant) a fait de son Parti du progrès la première force d’opposition de son pays. Krisztina Morvai (trois enfants, séparée de leur père) est l’une des figures de proue du parti Jobbik en Hongrie. Pia Kjaersgaard (mariée, deux enfants) dirige le Parti populaire au Danemark, le troisième parti du pays. En Serbie, le Parti radical est aujourd’hui dirigé par Jadranka Seselj, l’épouse (dont elle a quatre enfants) du dirigeant historique du parti, en instance de jugement devant le TPIY. En Italie, Daniela Santanchè et Alessandra Mussolini (la petite-fille de Benito, qui a elle-même trois enfants) occupent la frange extrême du Peuple de la liberté, le parti de Silvio Berlusconi.

Autant de profils différents, mais autant de figures féminines. Des femmes qui, d’ailleurs, font tout pour en avoir l’air. Portant bijoux, cultivant des apparences bourgeoises. Se posant en mères de famille (quand elles le sont). Se permettant d’être sexy (quand elles le sont). Où est donc passée l’extrême droite de grand-papa, avec ses bruits de bottes et ses croix de guerre? Et surtout, qu’est-ce qui pousse ces partis populistes et nationalistes, dont l’électorat est traditionnellement masculin, à mettre à leur tête non plus des bouledogues mâles et hargneux, mais des mamans?

D’abord, l’extrême droite a adapté son discours aux temps modernes, estime Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie Magazine*. «Aujourd’hui, ces partis sont moins dans le registre martial de l’ordre et de la soumission, que dans un propos axé sur l’écoute de la souffrance et l’accueil des sans-grade à la table des élites – pour reprendre les termes de Marine Le Pen au soir du premier tour de la présidentielle. Promus par des femmes, ces programmes, qui restent fondés sur une vision archaïque de la famille et de la société, se veulent pragmatiques, forgés à l’épreuve d’une expérience personnelle de femme et de mère, et s’opposent au discours prétendument abstrait des élites.»

«L’extrême droite tire clairement profit de ces figures féminines souvent charismatiques, estime pour sa part l’écrivaine Silvia Ricci Lempen. D’abord, elles semblent être des preuves vivantes de leur ouverture et de leur modernité. Et, de même qu’un juif antisémite apporte à l’antisémitisme un soutien plus convaincant qu’un non-juif, une femme peut être une propagandiste plus efficace qu’un homme en faveur d’un système de pensée qui, ouvertement ou implicitement, par le biais de la réduction des budgets sociaux, prône l’idéal de la femme à la maison.»

Par ailleurs, mettre des femmes à la tête de ces partis contribue à les normaliser, analyse encore Damir Skenderovic, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg. «Cela fait partie de leur stratégie de développement depuis les années 90. Ils entrent au gouvernement, ils s’intègrent à la vie politique, les autres partis se sentent de moins en moins gênés de se rapprocher d’eux. L’objectif a toujours été de rompre le cordon sanitaire qui les tenait éloigné du pouvoir. Leur programme, lui, n’a pas changé, et reste fondé sur l’exclusion et la xénophobie. Mais il peut sembler moins radical s’il est défendu par une femme.»

D’autant que les femmes peuvent plus facilement s’emparer du discours sécuritaire et islamophobe sous couvert de leur expérience de mère ou d’une espèce de solidarité féminine. Venant d’elle, il s’agit moins de bouter le criminel étranger hors du sol national que de garantir la sécurité des enfants sur le chemin de l’école et de libérer leurs sœurs prisonnières de leurs burqas. «La sécurité des femmes est un argument classique du discours populiste, rappelle Damir Skenderovic. Dans les années 1960 en Suisse, ces partis disaient que les femmes se sentaient menacées parce que les Italiens les sifflaient dans la rue. L’idée reste toujours de proposer un scénario où le danger vient de l’étranger et menace les faibles. Ce qui change lorsque ce discours est incarné par une femme, c’est qu’elles peuvent jouer sur l’idée d’une solidarité féminine. Mais c’est hypocrite. Si ces partis s’engageaient pour l’amélioration de la condition féminine, par exemple en luttant pour une égalité des salaires, cela se saurait.»

A bien des égards, la femme d’extrême droite est donc un homme comme un autre. Ne serait-ce que sur le plan programmatique: outre la préférence nationale et la lutte contre l’immigration, la femme se doit encore de rester au service d’une politique nataliste où l’avortement, en toute logique, est criminalisé. Il y a donc comme une dissonance à voir ces femmes fortes, libres, conciliant maternité, divorces et carrière politique, diffuser une idéologie fondamentalement patriarcale. «Quand la société les y autorise, les femmes manifestent autant que les hommes le goût du pouvoir. Et il n’y a aucune raison qu’elles soient moins nombreuses que les hommes à adhérer à des idéologies ultra-conservatrices et xénophobes, estime Silvia Ricci Lempen. Elles ne sont pas plus humanistes par nature.» Ni plus douces, ni plus maternelles que leurs prédécesseurs. Ou leurs prédécesseuses.

«Pour accéder au pouvoir, les femmes ont toujours dû développer des qualités dites masculines, une certaine agressivité, voire une forme de violence, estime pour sa part la sociologue Eliane Perrin. Pour s’exprimer en public, par exemple, il faut une énergie combative. Des qualités militaires. Les premières femmes parvenues au pouvoir n’avaient strictement rien de maternel. Pensez à Golda Meir. Et l’expérience de Margaret Thatcher a pulvérisé l’illusion qu’une femme serait plus douce et plus compréhensive. Les féministes ont été très déçues de voir arriver ce type de femmes au pouvoir.»

Reste que l’ampleur de ce changement de sexe à l’extrême droite manifeste à sa manière une victoire du féminisme. Martin Legros: «A l’heure où les femmes sont en passe de conquérir la place qui leur revient dans la société, qu’elles gagnent en visibilité, on remarque que le nouveau discours social dominant est celui qui valorise des qualités jusqu’alors cantonnées à la sphère domestique: la sollicitude, le souci des relations interpersonnelles, l’écoute, l’empathie. En anglais, on parle de care. Aujourd’hui, ces notions sont partout, dans les théories de management comme dans le discours politique. L’extrême droite s’en empare comme tout le monde. Evidemment, cela ne signifie pas que le care est la nouvelle philosophie de l’extrême droite.»

Dans ses nouveaux escarpins, l’extrême droite essaie donc seulement d’être à la mode. Et y parvient, si l’on en croit le succès qu’elle récolte aujourd’hui. Après le triomphe de Marine Le Pen, on a parlé de dédiabolisation de son parti et de la conquête d’un nouvel électorat, notamment celui des femmes en situation de précarité.

«Dans l’électorat de la droite populiste et nationaliste, il y a toujours eu une majorité d’hommes. Mais il ne faut pas croire qu’il n’y avait pas de femmes, relativise Damir Skenderovic. Avec des femmes à leur tête, je ne suis pas sûr qu’ils élargissent substantiellement leur électorat féminin – même si on s’est empressé de le dire en France à propos de Marine Le Pen. Reste qu’aujourd’hui, la droite populiste, avec ou sans femme à sa tête, touche un électorat nouveau, et en particulier les jeunes. Nés dans les années 90, les primo-votants ne connaissent que le visage «normalisé» de ces partis.»

Eliane Perrin, elle aussi, est sceptique. «Je ne pense pas que l’image d’une femme en soi suffise à dédiaboliser un parti. D’un point de vue historique, et donc dans l’inconscient collectif, les femmes ont encore quelque chose du diable dont il faut se méfier.»

Alors, femmes et extrême droite, une alliance diabolique? Reste à savoir si Marine Le Pen s’habille en Prada.

* Dans son numéro de mai, «Philosophie Magazine» consacre un dossier à cette question: «Les femmes sont-elles plus morales que les hommes?».