Sa mission est simple: sauver les meubles. Et il lui reste deux mois pour ça. A 34 ans, Leyla Belkaïd est la nouvelle directrice de la filière «Mode» de la Haute Ecole d'arts appliqués de Genève. De l'extérieur, la bâtisse où elle enseigne présente un visage aussi lisse qu'après un acte chirurgical irréversible. Une sérénité de façade qui occulte encore la crise d'identité traversée par la filière «Mode» durant ces dix dernières années. Enseignement replié sur des valeurs artisanales. Incapacité à profiter de l'engouement pour une mode devenue phénomène de société. Deux fois déjà, cette filière genevoise consacrée à la mode – la seule Haute Spécialisée à former des stylistes en Suisse romande – a raté son homologation fédérale. Deux fois, les experts nationaux ont jugé son niveau insuffisant. La dernière expertise, qui aura lieu en décembre, sera celle de la dernière chance. Voilà pourquoi la direction a été mise au concours international. Et Leyla Belkaïd engagée. C'était en avril 2004. Depuis, c'est le compte à rebours.

Moulée dans un ensemble en feutre noir, Leyla Belkaïd n'a rien d'une fashion victim. Son sens inné de la communication et une connaissance du terrain de la mode lui confèrent un certain sang-froid et une crédibilité indiscutable. Les écoles de mode ont changé, les élèves ne rêvent plus de créer une marque, mais de trouver un job après leur diplôme.

La carrière de mode de Leyla Belkaïd a pourtant commencé par une vocation contrariée très tôt par une famille d'universitaires («Des chiffons! tu n'es pas sérieuse?»). La jeune femme s'oriente alors vers des études d'architecture à l'EPFL de Lausanne. Une rébellion tardive, et elle plaque tout, envoie ses croquis à Paris. Le couturier Christian Lacroix répond et lui conseille une vraie formation dans une école de mode. Elle choisit l'Ecole supérieure des arts appliqués de Genève, en sort «avec mention très bien», tient-elle à préciser. Mais Leyla Belkaïd rêve d'un enseignement plus universitaire. Engagée au Théâtre de Carouge, en 1994, à l'atelier des costumes, elle économise de quoi financer un master qu'elle va passer en deux ans à l'Academy of Fashion & Design de Florence.

En 1998, l'occasion se présente d'intégrer la maison Gucci, alors en pleine explosion. Son travail: rechercher d'anciens sacs Gucci à travers le monde pour le directeur artistique Tom Ford qui les réédite. En deux ans, elle écume les puces de New York, les armoires de vieilles duchesses anglaises et arrête les passants dans la rue pour marchander ce que l'on commence à appeler des sacs vintage. Elle mange la pizza sur ses genoux en compagnie du président du groupe Domenico de Sole, découvre l'envers de la mode et comment se fabrique le glamour.

Mariée, elle rentre à Genève. Profite de la naissance de sa fille pour écrire, entre les biberons, trois livres sur le costume méditerranéen*, avant de rejoindre la Haute Ecole d'arts appliqués. Son vœu: inscrire l'école de mode de Genève dans une perspective universitaire et dans l'axe d'une industrie en pleine mutation. Ecarter les murs et laisser entrer la mode.

Le Temps: Sur quelles réformes avez-vous planché en urgence?

Leyla Belkaïd: L'aspect humain. Recruter des professionnels de la mode, avec un parcours international et surtout des personnalités prêtes à s'investir dans cette période de transition. L'axe principal a été de m'entourer de nouveaux visages avec des compétences très pointues. L'année académique a commencé avec sept nouveaux enseignants, chacun impliqué dans des carrières très diversifiées. Le deuxième enjeu, c'est l'ouverture sur l'extérieur, en multipliant les contacts avec Paris et Milan. J'ai tout de suite établi un partenariat avec l'Institut français de la mode à Paris et la Domus Academy de Milan qui est l'une des meilleures écoles de design d'Europe.

– La mode a besoin de visibilité. L'école de Genève n'organise pas d'événements, pas de défilés, pas de site internet spécifique. A Genève, la visibilité serait-elle considérée comme vulgaire?

– C'est un manque d'ambition assez spécifique à cette orientation (soupir). J'essaie de dépasser un climat artisanal. Dans d'autres écoles de mode, les étudiants font pression pour obtenir des changements. Ici, je constate une sorte de mollesse. J'aimerais que ça change, que les étudiants prennent des initiatives, imposent des artistes, organisent des performances, trouvent le budget.

– Vous avez rendez-vous avec les experts fédéraux en décembre. Si votre enseignement est validé, quelles perspectives pour les cinq prochaines années?

– Ouvrir la voie vers un modèle d'école compétitif au niveau européen. Ne pas rester dans une vision provinciale et limitative des choses, mais s'ouvrir vers l'extérieur.

– La créativité, on en parle beaucoup. Mais préparez-vous aussi vos élèves au versant industriel de la mode?

– La Suisse romande n'est pas dans une situation géographique privilégiée, puisqu'il n'y a pas d'industrie textile. J'ai recruté des collaborateurs qui parlent suisse-allemand afin de prospecter outre-Sarine. Jacob Rohner nous a déjà offert plusieurs métrages de matériau expérimental, un feutre en textiles recyclés, sur lequel les étudiants vont imaginer des produits, des accessoires et des vêtements qui vont aboutir à une exposition. Ces collaborations impliquent un apport technologique et financier et, en échange, nos étudiants peuvent inventer des solutions créatives. Nous n'en sommes encore qu'au début.

– A Bâle, la filière de la mode rassemble des sponsors, s'est ouverte sur l'extérieur. Où en est-on à Genève?

– Nous avons mis sur pied un projet avec l'Unicef qui commence en janvier 2005. Nos étudiants vont créer des vêtements inspirés des costumes traditionnels de l'Inde. L'objectif est de créer une collection contemporaine qui sera vendue au bénéfice de l'Unicef pour un projet d'école de jeunes filles. Notre défi est aussi de rassembler un maximum de partenaires et de sponsors de l'industrie du textile suisse alémanique.

– Quel bagage une école doit-elle dispenser à un étudiant qui veut faire ses premiers pas professionnels?

– Avoir une vision globale des possibilités professionnelles offertes par la mode. C'est un monde très diversifié où il faut savoir se situer. J'aimerais avoir des étudiants qui savent de quoi ils parlent au moment où ils quittent l'école, qu'ils soient aptes à se présenter à des entretiens. Ma première recommandation c'est de voyager, d'aller à Paris, Milan et Londres et se frotter à ces grandes capitales de la mode.

*«Costumes d'Algérie», Ed. Rais. «Belles Algériennes de Geiser», recueil de photos du début du siècle, Ed. Marval. «Histoire du costume méditerranéen», Ed. Edisud (épuisé).

En préparation: «Le voile, itinéraire méditerranéen d'un vêtement», Flamarion, 2005.