L’œil est conquérant, le verbe haut, la chevelure soigneusement teinte en noir. 10 mars 2011. Enrubanné dans une tunique de velours marron, Kadhafi menace l’Occident sur les écrans de la télévision libyenne. Une provocation qui suscite non seulement l’ire des chefs d’Etat mais les railleries de Shimon Peres: «Qui a besoin de ce Kadhafi? Il ferait mieux d’aller travailler chez Dior.»

Non, le leader libyen n’est pas le nouveau Galliano, même s’il cultive, comme lui, le goût du vêtement à la limite du déguisement. Au château de Versailles en 2007, Mouammar Kadhafi porte blouson et chapka face à un Nicolas Sarkozy en costume classique. Deux ans après, à Rome, il parade en colonel d’opérette aux côtés de Silvio Berlusconi. Cela fait 42 ans que le leader se sert de ses tenues non seulement pour mettre en scène son personnage, mais aussi pour appuyer son discours.

Frédéric Monneyron est docteur en sciences politiques, il est sociologue de la mode à l’Université de Perpignan et à la HEAD de Genève. Il inspecte ici la garde-robe du colonel.

Le Temps: Kadhafi, c’est quel style?

Frédéric Monneyron: Ses vêtements sont un vecteur de propagande politique. Kadhafi multiplie les références au continent noir et au monde arabe, tant par les couleurs que par les imprimés. Les coupes s’inspirent souvent des tenues des rois d’Afrique. Il joue sur le vert islamique et le clair-obscur. Depuis ses débuts au pouvoir, il a toujours eu une posture d’apparat et de conquérant. L’anthropologue français Gilbert Durand distingue trois catégories de tenue: mystique, héroïque et synthétique. Kadhafi, lui, est clairement dans une structure héroïque. C’est toujours un peu inquiétant quand une de ces catégories domine nettement la garde-robe. Dans la catégorie des vestiaires héroïques, on retrouve pas mal de personnalités schizophrènes et paranoïaques qui se sentent persécutées. L’habit de Kadhafi, c’est celui d’un Prométhée. Cela ne changera pas.

– Pourtant, en 42 ans, son vestiaire a évolué, non?

– Ses tenues cultivent toujours le même goût de l’apparat, mais vous avez raison, elles ont changé au gré des événements politiques. On peut distinguer trois périodes. Celle des débuts, quand Kadhafi arbore l’habit militaire aux côtés du président égyptien Sadate et du chef d’Etat syrien Assad. A cette époque, le leader cherche à se montrer en officier laïc et révolutionnaire, et aussi en jeune rebelle. Il a de l’allure. Et une forme de classe qu’ont ces gens qui prennent un léger écart avec la norme vestimentaire en vigueur. Dans les années 1980, lors des événements de Lockerbie, il soutient le terrorisme et adopte le costume blanc sur chemise noire. Un style qui rappelle les codes vestimentaires de la mafia italienne. En 2009, lors du sommet du G8, alors que Kadhafi tente de quitter sa posture de paria pour devenir un acteur sur la scène internationale, il revient vers un style plus classique et porte le costume. Mais blanc et sans cravate. Aujourd’hui, pour résumer, on dira que ses tenues soulignent sa mégalomanie. Kadhafi ne se montre plus en leader politique, mais il se pavane comme un roi au-dessus des rois.

– Vous dites qu’il montre son appartenance à l’Afrique. Et que disent ses habits de ses rapports à l’Occident?

– Le costume du financier et celui du politicien continuent à imposer leurs codes sur le monde entier. De la Chine aux Etats-Unis, c’est encore et toujours le costume-cravate qui prévaut dans les garde-robes des chefs d’Etat. Tous adoptent ce style occidental. Kadhafi, lui, a toujours refusé le pouvoir traditionnel. Sa tenue le montre refusant les codes classiques. Il est donc en décalage total avec ces normes vestimentaires. Y compris avec celles du monde arabe, car mis à part certains émirs, tous les chefs d’Etat du Maghreb et du Moyen-Orient adoptent le costume-cravate. Même le dictateur Saddam Hussein rangeait son habit militaire lorsqu’il était en visite officielle! Les anciens présidents égyptien Hosni Moubarak et tunisien Ben Ali faisaient eux aussi allégeance à cette forme de classicisme. Jamais Kadhafi. C’est un leader qui dicte ses propres règles et impose son style. Qu’il soit en costume de colonel d’opérette ou en drapés de velours, il s’est toujours distingué par un grand perfectionnisme, soigne les détails et les accessoires. Cette coquetterie est poussée à l’extrême par rapport aux normes vestimentaires du milieu dans lequel il évolue.

– Kadhafi n’est pas le seul à porter un grand soin à ses habits. Berlusconi, Poutine, Obama ou Sarkozy aussi, non?

– Le vêtement occidental, si l’on pense au costume-cravate, ne dit rien de particulier sur le degré de coquetterie des chefs d’Etat. Il peut dans certains cas traduire une certaine distinction, sans plus. Berlusconi, Poutine, Obama et Sarkozy ont tous leur style. Mais il ne faut pas oublier que le vêtement, aussi bien coupé soit-il, s’inscrit d’abord sur un corps. Et celui-là, on ne peut pas le choisir…