L’ayahuasca est une décoction tirée de lianes tropicales utilisées depuis des temps immémoriaux dans les rituels chamaniques. Ces dernières possèdent en effet des propriétés hallucinogènes que beaucoup prisent encore. D’ailleurs même les jaguars adorent les mâchonner. En Amérique du Nord, c’est le lichen, également hallucinogène, dont les mouflons raffolent. En Tasmanie, les wallabies ont jeté leur dévolu sur les plantations de pavot somnifère. Les dauphins, quant à eux, affectionnent les poissons-globes, qui sécrètent une neurotoxine provoquant des états de transe. Mais les félins préfèrent la cataire, une plante aux effets euphorisants, tandis que les chauves-souris plébiscitent les végétaux riches en alcaloïdes, dont les effets sont excitants.

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Des consommations spontanées de substances psychoactives ou stimulantes qui démontrent selon l’éthologue Michel Kreutzer que la quête de plaisir est une constante chez de nombreuses espèces animales. Dans son nouvel essai Folies animales (Ed. Le Pommier), il s’attarde ainsi sur les motivations de ces «êtres hédoniques» qui prisent les paradis artificiels. Et si, à l’instar des humains, ce goût était mû par l’envie de découvrir de nouvelles facettes de leur subjectivité et du monde qui les entoure? «On sait maintenant que ce n’est pas l’idée d’avoir une descendance qui motive les animaux, mais bien plus celle d’éprouver des sensations de toutes sortes: gustatives, de bien-être, etc.», nous confie celui qui s’interroge sur l’expérience que peuvent tirer les animaux toxicomanes «de cette exploration de leurs états intérieurs».

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Mouches imaginaires

C’est une révolution de notre conception du monde, qui appelle à mieux le partager: il existe une continuité psychique entre l’homme et l’animal, engendrant les mêmes quêtes, mais aussi les mêmes troubles, comme le démontre la zoopsychiatrie, qui se penche depuis peu sur les pathologies mentales animales. Dans son livre, Michel Kreutzer explore le cheminement vers la prise de conscience. On sait par exemple aujourd’hui que les animaux captifs peuvent développer des troubles alimentaires, somatiser ou s’automutiler. Il arrive aussi que le chien domestique soit sujet à des troubles bipolaires le conduisant à tourner sur lui-même pour mordre sa queue, ou gober des mouches imaginaires. «Chaque espèce a ses problèmes, essentiellement quand les humains produisent des situations qui contreviennent à leurs habitudes de vie», résume Michel Kreutzer, pour qui la zoopsychiatrie permet de s’intéresser enfin «aux désordres qui affectent les activités cognitives ainsi que la vie affective et sociale des animaux».

On sait maintenant que ce n’est pas l’idée d’avoir une descendance qui motive les animaux, mais bien plus celle d’éprouver des sensations de toutes sortes

Michel Kreutzer, éthologue

Mais la route a été longue pour découvrir qu’ils sont doués de «sentience», cette capacité à «ressentir les émotions, la douleur, le bien-être et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie». L’éthologue en retrace l’histoire, de la parution de L’Origine des espèces, de Charles Darwin, en 1859, à la succession de théories scientifiques sur la psyché animale. On caresse ainsi un temps l’idée que l’homme est un animal qui s’est auto-domestiqué, et que ses déviances proviennent de son ancien état sauvage. Plus tard, on découvre que la conscience de soi existe chez les primates, et que les oiseaux possèdent une mémoire autobiographique. L’animal devient un frère d’âme.

Dauphins «serial killers»

Au point que la confusion peut devenir totale quand l’homme voit dans les bêtes des caractéristiques humaines, à l’instar des dauphins qualifiés de «serial killers». Cette espèce tue en effet les marsouins de manière peu charitable, en les prenant en sandwich pour écraser leurs côtes et leurs poumons. «Mais ça n’a pas de sens de dire qu’il y a des «serial killers» chez les animaux, poursuit Michel Kreutzer. Ils prennent seulement l’habitude de se comporter comme les autres dans leur vie en nature. D’ailleurs quand certains ne le font pas, ils en paient le prix dans leur vie sociale. Et l’on ne peut pas projeter nos pathologies sur les animaux.»

Mais ce jeu de miroirs est lui aussi issu d’une longue tradition, comme le rappelle l’historien spécialiste des relations hommes-animaux Eric Baratay: «C’est une pratique qui a longtemps joué sur l’idée que les animaux nous sont inférieurs. Dans le christianisme, par exemple, les animaux représentaient tout ce que l’homme ne doit pas être, à travers l’idée d’une violence irraisonnée et bestiale.» Sortir des représentations pour reconnaître une psyché animale autonome est un nouveau défi. L’historien s’apprête d’ailleurs à publier un ouvrage collectif intitulé Désentropiser les animaux. «Il s’agit d’une réflexion sur les concepts actuellement utilisés pour analyser l’émotion, le langage ou l’intelligence des animaux, afin de proposer de nouvelles définitions. Car nous héritons d’une vision pyramidale du monde des vivants, qui place l’homme au sommet. Or un nouveau courant propose depuis une quinzaine d’années une vision buissonnante, avec chaque espèce sur sa propre branche. Cela permet de repenser la diversité des intelligences animales, sans les comparer à l’homme.»

Crise du climat

A travers l’essor de la zoopsychiatrie, Michel Kreutzer propose lui aussi de réformer la compréhension des troubles propres à chaque individu, au sein de son espèce. «Il y a actuellement une hominisation des animaux un peu outrancière, et l’on ne tient pas assez compte des bulles dans lesquelles chaque espèce vit, avec ses problématiques liées à ses habitudes de vie, et essentiellement engendrées par les humains», renchérit-il. Certains écrits du XVIIe siècle démontrent pourtant que grâce à leur proximité, les paysans savaient déjà que chaque animal possède «son caractère, ses émotions, ou connaît la douleur», relate Eric Baratay.

Cette prise de conscience qu’il y a une intériorité et une subjectivité animales nous place face à un devoir éthique

Michel Kreutzer

Mais la révolution industrielle a donné naissance à «l’animal machine» permettant de «justifier l’exploitation humaine»: cheval mécanisé pour le transport, abattage industriel… «Toute l’éthologie du XXe siècle a continué d’être très réductrice. On pensait ainsi que tous les animaux ont un même comportement au sein d’une espèce, ce qui est évidemment faux», ajoute l’historien. Et la reconnaissance actuelle de leur hédonisme, ou l’étude de leurs troubles psychiatriques, place aujourd’hui l’homme face à de nouvelles responsabilités. «Cette prise de conscience qu’il y a une intériorité et une subjectivité animales nous place face à un devoir éthique, confirme Michel Kreutzer. Car chaque espèce vit dans son monde de plaisirs, mais aussi de déplaisirs dont nous sommes en partie responsables, en modifiant par exemple son milieu à travers la crise du climat.» La différence entre l’homme et l’animal? Quand ce dernier devient fou, cela relève rarement de sa responsabilité.